La normalisation de la violence étatique
9 avril 2015

Bannière: «Québec libre du fascisme!»

Le ministre de la Santé, Gaétan Barrette prépare de grands changements dans le système de santé public québécois. Les critiques de ses deux grands projets de loi sont nombreuses et vous en trouverez facilement qui ont été écrites par des personnes qui connaissent mieux le système en question que moi. Retenons cependant un élément important: tous ces changements majeurs se font rapidement, sans essais préalables sur de plus petits territoires et sans consulter les principaux acteurs et principales actrices, c’est-à-dire les professionel.le.s de la santé et leurs patient.e.s.

Fin mars 2015, une nouvelle alimentait les conversations dans la province: l’une des mesures prévues pourrait restreindre l’accès à l’avortement. Si le ministre Barrette a voulu se faire rassurant, ses réactions n’ont pas rassuré les organismes d’aide aux femmes, qui affirment que les mesures d’austérité, et pas seulement celles contenues dans les projets de loi 10 et 20 ou les règlements qui en découlent, affectent particulièrement les femmes, pour diverses raisons économiques et sociales. L’IRIS (Institut de recherche et d’informations socio-économiques) a mené une recherche sur le sujet que l’on peut consulter sur leur site internet.

Il y a donc eu appel à une manifestation féministe le 31 mars, où tou.te.s étaient invité.e.s, mais où on demandait aux hommes de laisser les femmes à l’avant-plan. L’appel suivant, pour le 7 avril, était pour une manifestation non-mixte, c’est-à-dire que les hommes cisgenres n’étaient pas les bienvenus. Le simple fait que la manifestation était non-mixte semble avoir causé beaucoup plus d’indignation que les actions oppressives dénoncées, du moins dans certains milieux. Sur le pourquoi d’une manifestation non-mixte, je laisse la parole à deux autres femmes: Marie-Christine Lemieux-Couture et Françoise Pelletier. Il est important, par ailleurs, de se rappeler que les enjeux féministes ne concernent souvent pas que les femmes. Les hommes trans* ou les personnes non-binaires, par exemple, peuvent aussi avoir un utérus et vouloir accéder à des services comme l’avortement. Les questions de genre sont complexes, mais il existe des ressources pour s’informer, à commencer par de simples recherches sur le web. Notons au passage que les manifestations, comme toute action politique, excluent nécessairement certaines personnes touchées par les enjeux sur lesquels elles se concentrent, de par leur nature même: les personnes qui travaillent au moment de la manifestation, ont des handicaps physiques ou doivent prendre soin d’enfants, par exemple, ne peuvent se présenter.

Retournons donc à la manifestation du 7 avril. Comme toute manifestation, elle commence par des gens qui marchent, scandent des slogans, filment, prennent des photos, envoient des tweets, etc. Et elle se termine par une dispersion confuse et violente. Il n’y a pas si longtemps, le Service de Police de la Ville de Montréal (SPVM) aimait terminer les manifestations sans itinéraire de la même façon: par des manoeuvres de dispersion plus ou moins efficaces, suivies d’arrestations de masse, généralement en vertu du règlement municipal P-6 (Règlement sur la prévention des troubles de la paix, de la sécurité et de l’ordre publics, et sur l’utilisation du domaine public). Cependant, le 9 février 2015, le juge Randall Richmond a rendu un jugement qui a non seulement acquitté trois personnes accusées en fonction de ce règlement, mais aussi fait que de nombreuses autres accusations du même type ont été rejetées. Frustré de sa méthode favorite, le SPVM continue cependant d’appliquer un haut niveau de contrôle sur le déroulement des manifestations. En l’absence d’un itinéraire, à moins qu’il n’y ait un grand nombre de personnes, comme lors de la manifestation nationale du 2 avril, où au moins 75 000 personnes étaient présentes, les policiers bloquent des rues, forçant les manifestant.e.s à se déplacer dans le sens de la circulation et seulement dans des quadrilatères choisis par les forces de l’ordre, donnant parfois l’impression aux manifestant.e.s de se promener librement. Et ce qui fait que ça tourne mal est l’une des craintes du SPVM: les méfaits, réels ou inventés.

Au début d’une manifestation sans itinéraire, une annonce est faite comme quoi elle sera tolérée, même si illégale, tant qu’aucun méfait ne sera commis. La nature de ce qu’est un «méfait», ou même le fait qui a été commis, dans un cas précis ne sont presque jamais révélés aux participant.e.s, sinon par le soudain recours aux manoeuvres de dispersion. Une vitre cassée ou un bout de papier lancé vers les policiers? Les gaz lacrymogènes, le poivre de Cayenne et les grenades assourdissantes ne tardent pas à sortir et, ce, sans discrimination. Il est fort possible que les policiers procèdent également à des arrestations ciblées, à cause des «méfaits», mais, pour la plupart des personnes présentes, ce ne sont que des attaques inattendues et sans explications. Et pas sans conséquences: blessures et traumatismes psychologiques sont nombreux chez les militant.e.s.

L’équipe de GAPPA a réalisé une courte vidéo sur la manifestation non-mixte du 7 avril:

Dès le lendemain, c’était à l’UQAM que la répression se faisait sentir. Certain.e.s étudiant.e.s sont présentement en grève et cherchent à faire respecter les votes en s’assurant que les cours soient levés. Quelques jours plus tôt, l’université avait obtenu une injonction forçant la tenue des cours. Les étudiant.e.s s’opposent à ces injonctions, qui ne font qu’envenimer le climat en judiciarisant des actions — et des gens — plutôt que de permettre le dialogue. Devant le blocage de cours et l’occupation de locaux, l’administration a décidé de faire appel au SPVM. Mais la présence de policiers dans une université ne fait certainement pas le bonheur de tous et toutes. En plus de faire respecter les votes, les étudiant.e.s ont donc continué à occuper l’université, se barricadant à l’intérieur, pour protester contre les injonctions et contre l’intransigeance du rectorat. La soirée aurait pu prendre des tournures variées si l’administration n’avait pas fait appel aux forces de l’ordre, mais il est clair que leur présence dans l’établissement a été nuisible. Le tout s’est terminé passé minuit, avec des expulsions violentes de l’université, des vitres cassées (dont au moins une partie par des policiers, possiblement pour faciliter leur entrée), des graffitis (dont au moins une partie pour dénoncer la présence de policiers), des gaz lacrymogènes à divers endroits autour du campus, qui, rappelons-le, est situé en plein centre-ville de Montréal, et des gens effrayés ou blessés. Bref, le chaos que semblent tant craindre les partisan.e.s du SPVM s’est produit à cause de leur intervention.

Qu’ont en commun ces deux évènements, la manifestation et l’occupation de l’UQAM? Certain.e.s diraient sans doute que, ce qui en ressort, c’est la terrible violence dont feraient preuve les manifestant.e.s et occupant.e.s. Sauf que ce n’est pas du tout la source du problème. Ou plutôt des problèmes qui rongent le Québec. D’une part, une idéologie économique néfaste sème des ravages; elle inclut l’austérité, mais ne s’y limite pas. Le capitalisme entier est problématique: la recherche incessante de profits, l’indifférence ou la destruction de l’environnement, la perte des acquis des travailleurs et travailleuses, etc. D’autre part, nous sommes témoins d’une dérive sécuritaire qui pourrait — non, a déjà des conséquences désastreuses. Des gens ont été blessés, parfois gravement, par des actes commis par des policiers.

Ces blessures ne sont certes pas insignifiantes et je ne veux aucunement dénigrer celleux qui les ont reçues. Mais il y a aussi quelque chose de plus large, qui dépasse l’individu: de plus en plus, notre société accepte cette violence. Il devient normal et attendu que les autorités fassent appel aux services de police pour empêcher la tenue des manifestations, ou y mettre fin dès que quelqu’un commet un faux pas. Il devient normal que des gens soient attaqués par des projectiles dont les policiers ne font pas un usage conforme aux règles de sécurité; de toutes façons, ce serait à nous de ne pas se placer dans leur ligne de tir.

Nous aimons nous targuer d’être un coin du monde où la liberté prime, où chacun.e vit comme ille l’entend. Il est vrai que certains endroits sont pires, mais il faut cesser ce déni. Partout, c’est le discours du conformisme qui règne. «Travaille, consomme, pis ferme ta gueule», dit le slogan. Les souhaits et craintes économiques des puissant.e.s de ce monde, qu’on nous fait passer pour des réalités immuables, deviennent notre raison de vivre et les seules bases de nos décisions collectives. Alors que nous sommes plus connecté.e.s que nous ne l’avons jamais été, alors que l’information circule plus rapidement que jamais, nous assistons à un douloureux étroitissement de notre vision des possibles. Avant les tendances néolibérales, fascistes ou autre mots que «la gauche» jette sur ses adversaires, ce qui les dévore, c’est un manque d’imagination. Et si nous sortions des dichotomies et des phrases préfabriquées et distribuées en masse pour penser autrement? Il existe des voies autres que la destruction lente et pénible de nos institutions, d’une part, et, d’autre part, la ruine financière menée par une poignée de communistes sans connaissances budgétaires.

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