De la mémoire face au silence

Ou le constat troublant du muselage de la presse indépendante

Depuis l’application pure et dure du règlement P6 par la police de Montréal, il est pratiquement impossible de continuer ma démarche documentaire sans courir le risque réel de me faire arrêter, menotter et, surtout, humilier. Le  22 mars dernier, un an après la célèbre manifestation, je me rendis au centre-ville pour documenter le rassemblement soulignant cet anniversaire. Autant de points de vue sur la mémoire en marche dans la rue, me dis-je. Angle intéressant. J’étais prudent. Je marchai sur le trottoir, je filmai à l’écart, sur un le palier d’une pizzeria. Je me doutais bien que les règles du jeu avaient changé. Ce n’était pas suffisant. La police a arbitrairement cerné les manifestants et arrêté tout le monde. Terminée, la commémoration. On appliqua à la lettre le règlement voté par l’administration la plus corrompue de l’histoire de Montréal. Heureusement, le propriétaire de la pizzeria m’a laissé entrer dans son commerce, et, éventuellement, m’a fait sortir par la porte arrière.

Ma démarche est interrompue pour l’instant. Père de famille, je n’ai pas les moyens de me permettre une amende équivalente à un mois d’épicerie. Il n’y aura pas toujours de pizzeria comme point de fuite. Le constat est clair : il n’y a plus d’échappatoire possible; jamais les autorités ne reconnaîtront le travail d’un cinéaste du réel; même si certains de ses films ont été présentés dans des festivals, même s’il est formé dans l’une des plus importantes écoles de cinéma, même si les plus grands maîtres actuels du documentaire québécois luiont enseigné. Je me souviens encore de la sagesse de Magnus Isacsson et de l’audace de sa caméra engagée qui a filmé tant de luttes sociales, de Patricio Henriquez, qui, avec son film Désobéir, m’avait fait réfléchir sur le sens de l’engagement et des convictions. Je me souviens des enseignements de Sylvie Groulx, réalisatrice de La classe de madame Lise qui m’initia au cinéma documentaire d’auteur et à l’importance d’une démarche personnelle, j’ai encore en tête la beauté des images et la puissance des métaphores d’Alex Margineanu, de la poésie des textes de Michel Langlois, auteur de Cap Tourmente… Et tellement d’autres.

Les paroles de ces grands sages du documentaire québécois – trésor national – sont désormais des empreintes indélébiles en moi. Ils ont définitivement transformé la façon dont je lis le monde quand j’ai une caméra en main. «Nous ne sommes jamais seuls, nous portons toujours avec nous et en nous une quantité de personnes» écrivait Maurice Halbwachs dans La mémoire collective. Mais tout ça n’a aucune valeur aux yeux des autorités pour qui seules les caméras de quelques médias «reconnus» – avec tout l’arbitraire contenu dans cette notion de reconnaissance – ont le droit de capter, pourvu qu’elles se tiennent tranquilles dans un enclos éloigné de l’action réservé à ces fins.

ON APPELLE ÇA VIOLENCE. VIOLENCE ENVERS LE DIRE.

Un nouvel avatar de cet étrange glissement que le Québec vit depuis deux ans. À Victoriaville j’avais filmé une scène surréaliste, où la police chargea malgré un blessé gisant inconscient au sol. Une vraie scène de guerre. Sauf que dans la guerre, la Convention de Genève s’applique. Ces images ont été diffusées dans un reportage d’Enquête de Radio-Canada portant sur le travail de Sureté du Québec durant cette soirée. Un reportage qui a démontré que la SQ a réécrit l’histoire. En guise de réponse de la part des autorités: le silence.

Les événements de Victoriaville m’avaient profondément bouleversé dans mon humanité. J’ai séjourné un an au Cambodge, à collecter les témoignages des victimes des bombardements américains, du régime des Khmers rouges, de la domination vietnamienne, de l’exploitation. J’ai vu de près le totalitarisme en Birmanie, la population traitée en esclaves pour construire des routes, j’ai rencontré des gens qui avaient peur de me parler. J’étais dans le pays en Indonésie en 1998 quand Suharto est tombé après de violents affrontements avec les étudiants indonésiens. La mémoire des violences n’est pas chose facile à accepter pour les sociétés. Nombreux sont les exemples où elle fut banalisée et ignorée, parfois pour satisfaire des intérêts politiques, la plupart du temps parce qu’elle s’inscrit en faux contre les idéaux que les sociétés se sont construits pour elles-mêmes à travers le temps. C’est d’autant plus vrai pour l’univers médiatique qui peut difficilement intégrer des éléments d’une tout autre polarité que celle de l’imaginaire social dont il maintient la réalité au quotidien. La mémoire des violences n’est pas chose facile à accepter, car elle oblige les sociétés à accepter l’idée qu’elles molestent une partie d’elles-mêmes, une prise de conscience qui, dans le paysage après la tempête, exige nécessairement une grande maturité. L’écueil est encore plus grand quand il s’agit de nos propres enfants, de nos propres parents.

LE QUÉBEC DOIT ACCEPTER DE PLONGER DANS LA PARTIE OBSCURE DE SA MÉMOIRE COLLECTIVE.

L’exercice s’avère nécessaire. La révolte qui naît d’un sentiment d’injustice peut aboutir sur la plus terrible des colères et sur une volonté d’autodestruction encore plus forte que la violence qui l’a engendrée. Aujourd’hui la règlementation m’empêche d’accomplir mon travail. Mais heureusement aucune autorité ne viendra à bout de la puissance des métaphores, ni de la flamme allumée par nos ancêtres des Lumières et qui refuse de s’éteindre. Et puis, Borduas avait raison. C’est dans l’abstraction des choses que réside l’essence du vrai.

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