Pour sortir du drame : En finir avec la négligence du collectif
1 février 2017

Salle de nouvelles - 99%Média 91 Articles
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Vigile de solidarité avec les victimes de l'attentat de Québec . Crédit photo : Pierre-Luc Daoust, 99%Média

L’attentat contre le Centre culturel islamique de Sainte-Foy a déjà fait couler beaucoup d’encre pour que l’on comprenne et, déjà, excuse le drame qui a eu lieu. Ce qui est désormais le théâtre d’un affrontement sur le problème du racisme ne peut que donner raison de s’inquiéter aux groupes qui tentent de soulever les enjeux de la controverse. Tous ou presque se revendiquent alors de l’ouverture et ceux qui s’en trouvent trop directement mis en lumière prennent vite le feu aux poudres de se replier derrière la dénonciation molle. En l’espace de quelques heures, tous sont maintenant prêts à faire leur minute de prière présentiste, donner leur opinion politique ou se prendre un take-out touristique au Casablanca. Cependant, la réalité profonde n’est pas complètement oubliée. On doit la rencontrer d’abord à travers l’hypocrisie qui s’anime de l’absence de repères. Absence de repères à propos de quoi? À propos de cet enjeu de finalement accepter les conclusions quant aux accommodements raisonnables. À propos de notre difficulté à suivre un débat sans s’écarter des exigences. Sûrement aussi d’accepter de se questionner si oui ou non nous avons une part de responsabilité dans les conflits sociaux.

Il faut d’abord se le dire, l’hypocrisie est d’abord de tenter de caricaturer le racisme dont on vient, avec un grand retard, de constater l’ampleur. Malgré l’importance d’y attribuer ses sources, en dresser une image extérieure simpliste (minorité illettrée, candide et haineuse), ne sert qu’à nous décomplexer de sa banalisation au sein des rapports sociaux et dans le quotidien. C’est une pluralité bien davantage qu’une minorité qui est en cause. En termes de diffusion, il s’agirait d’un noyau dur, et non pas de « radicaux » (terme tout à fait insignifiant du lexique criminologique), de racistes rendus publiques par un fiel ambigu d’acceptation molle, d’enjeux irrésolus et d’opportunisme quotidien.

On a beaucoup décrié la dureté des socialistes sur les médias sociaux pour leur manque de concessions. Cette dureté obstrue, en effet, parfois les rapports authentiques et n’éclaircit pas toujours la situation. Étant un peu en tort à mon avis d’avoir contribué à maintenir le débat sur pause, ils sont cependant ceux qui, de loin, ont le mieux énoncé le problème du racisme quotidien. Comment, en effet, peut-on se permettre, dans une société de droits reposant sur un contrat social exigeant, d’accepter sans désobligeance des propos haineux de nature crue et violente? Les moeurs nécessaires à soutenir cette société exigeraient que l’on soit porté à culpabiliser lourdement ces écarts. Le racisme devrait être une de ses postures à laquelle on perd complètement la face et qui exige des actes expiatoires. Les mœurs en question devraient ainsi irrémédiablement nous porter à poser les questions suivantes : ai-je manqué à mes responsabilités civiles par mes propos? Cet individu se permet-il vraiment la facilité de tels propos pour adresser une question sociale?

On remarquera qu’il n’y a pas de causes directes aux atrocités que l’on vient de connaître. Un acte d’une telle portée, même dans la légèreté maladive ambiante, engage nécessairement la conscience d’un individu – qui atteint dans ces circonstances un sentiment politique de son geste. Ce sentiment est déterminant, d’autant plus qu’il a pu être exploré par préméditation. On se trouve toujours seul devant le meurtre et c’est probablement ainsi qu’il fait office de fantasme ultime. Cependant, on ne peut réfléchir au meurtre raciste exclusivement sur ce mode. Le meurtre raciste s’engage comme une intolérance à soutenir un rapport à autrui. Il faut que autrui ait été fait étranger, chair bâtarde et ennemi.

Pour éclaircir l’affaire, il faut absolument comprendre l’importance du dérapage du débat sur les accommodements raisonnables ainsi que celui sur l’immigration internationale en contexte politique de guerre. Je ne développerai pas sur chacun de ses débats n’en ayant pas le temps ici, mais il faut souligner certes leur place dans cette réflexion. Les dérapages auxquels nous avons assisté ont en bonne partie été induits par une préoccupation frivole de ces questions que l’on a servies depuis 15 ans comme fourre-tout dans les quotidiens en négligeant la direction que les enjeux allaient ensuite donner à la société. Ceci n’est pas exclusif d’ici mais il n’est pas insignifiant que Québec se soit démarqué comme lieu de tragédie. Notre industrie de l’opinion de grande audience, dont les fameuses radios aux propos inquiétants, ainsi que notre vision bonhommiste des problèmes sociaux contribuent de façon déterminante au climat de laisser-aller actuel. Les  « Radios-Poubelles » et les presses corporatives nous ont portés à mal poser les enjeux de l’intégration culturelle, ce, entre autres, en les utilisant pour le « show ». Loin de la blague isolée pour détendre l’atmosphère, il en a été fait le souffre-douleur que l’on met en scène pour faire rire ses chums dans la cours ou à la job.

Ceci étant dit, plusieurs facteurs d’appropriation commune de ce discours raciste encadrent l’adoption de comportements violents. On peut rapidement nommer la pression sociale de conformité au groupe de référence, le grégarisme festif et le devenir-étranger à la différence. Il en est cependant un ici qu’il ne faut pas occulter et qui me semble occuper la scène, c’est la personnalisation du conflit social. Plus qu’un simple passage à l’acte, il s’agit de tout bonnement se faire le petit messie qui « fait les choses », la starlette, le chef de foire… ou le gars/la fille qui fait partie de la gang. Dans le climat actuel, sans qu’on le sache, plusieurs individus dans les réseaux sociaux en viennent à se présenter sous une telle image en se faisant le leader ou le porteur du racisme en tant que « troll » de l’information, toubib de l’opinion mal fondée et planificateur de la violence (Atalante, La Meute, groupes machistes et suprémacistes, etc.).

Pour évoluer de la situation actuelle, on doit reprendre maîtrise sur nos valeurs collectives et mettre fin au flou de perversité. Cela passe en premier lieu par l’examination de la qualité de l’information et la reconnaissance du racisme et du sexisme qui sont en montée dans l’ombre de nos communications quotidiennes. Nous devons aussi adresser le problème majeur de communication auquel nous assistons comme société en proie à l’indécision collective. Pour se faire, il faut insister pour se comprendre et mener la contribution pour adresser les enjeux franchement au risque de se faire les agents de nos frustrations dans une société de plus en plus fondée sur l’individu et la satisfaction. 

Par Pierre O.