Chronique de la répression ordinaire
25 avril 2015

Je suis arrivé à Montréal à la toute fin du mois de février, pour un projet de film documentaire. Mon arrivée coïncidait avec le début du mouvement de protestation contre l’austérité. Même si cela n’avait a priori pas de rapport direct avec mon projet, j’ai tout de suite commencé à aller filmer les manifestations. Filmer la contestation sociale, et documenter la violente répression policière à laquelle elle se heurte, représentaient pour moi un bon moyen de participer aux événements qui se déroulent en ce moment au Québec.

Très vite, les policiers ont commencé à me reconnaître. Au bout de 3 ou 4 manifestations, un gradé est venu me parler gentiment, pour me rappeler quelques consignes à suivre en manif’, lorsqu’on film les policiers notamment… Au delà de la courtoisie du ton, un premier message était passé : la police m’avait déjà reconnu et identifié.

Quelques jours plus tard, notre ami Alain Bourdages, sur un ton moins courtois cette fois-ci, m’a permis de goutter au « double spray de la démocratie », en vidant ses deux litres de poivre de Cayenne sur mon visage et celui de quelques autres manifestants.

Le lendemain, lors de la manifestation nocturne du 10 avril, j’ai eu droit à deux interpellations musclées, dans la même soirée… Lors de la deuxième arrestation, un agent de la SPVM s’est emparé de mon appareil photo puis la frappé à plusieurs reprises contre l’arrière de sa voiture, afin de le briser. Résultat : l’appareil photo a résisté, mais tout le système de son qui y était raccordé est complètement cassé. Et cela n’est pas négligeable si l’on considère qu’il s’agit de mon outil de travail.

Voici le récit détaillé de ce qui s’avère être une nuit normale dans une « démocratie » moderne en proie à l’indignation et la contestation sociale. Un pas de plus a été franchi dans ce que nous devons considérer, au Québec comme ailleurs, comme l’État-Policier.

1.) Première interpellation – souricière

Comme toujours, la police a d’abord indiqué que nous avions le droit de manifester dans un premier message, avant de déclarer la manifestation illégale quelques minutes plus tard, alors que le cortège n’avait parcouru qu’une centaine de mètres. Sur le boulevard Saint-Laurent, la police a chargé les manifestants, j’ai suivi cela depuis le trottoir, comme le stipule en général la police lorsqu’il s’agit de photographes/journalistes/cameramen/etc… Tout en restant sur le trottoir j’ai essayé de filmer les policiers se saisir de premiers groupes de manifestants. C’est à ce moment-là que 4 (ou 5?) policiers à vélo m’ont sauté dessus : au moins deux me tenaient par le bras gauche, tandis qu’un autre m’a saisi tellement fort par la capuche qu’elle a presque entièrement été déchirée.

En train de filmer, plaqué au sol sur le trottoir et menotté


Les policiers m’ont alors plaqué au sol, et l’un d’eux m’a asséné un coup de genou à la cuisse. Ils m’ont menotté avec des menottes en plastique, je leur ai demandé pour quel motif ils m’arrêtaient et en vertu de quelle loi avait lieu cette arrestation, mais une des 4 (ou 5) agent(e)s m’a répondu qu’ils me le diront plus tard. Au final, le motif aura été, comme tout le monde, d’avoir participé à une manifestation considérée illégale, conformément au règlement P-6 de la ville de Montréal. J’ai ensuite été

De tous les manifestants arrêtés, j’étais la seule personne menottée. Au bout de quelques minutes, j’ai demandé aux policiers antiémeutes qui nous entouraient s’il était possible de me retirer les menottes, car celles-ci étaient bien trop serrées et commençaient à me faire mal.
intégré à une des cinq souricières qui ont été faites ce soir-là. De tous les manifestants arrêtés, j’étais la seule personne menottée. Au bout de quelques minutes, j’ai demandé aux policiers antiémeutes qui nous entouraient s’il était possible de me retirer les menottes, car celles-ci étaient bien trop serrées et commençaient à me faire mal. Les antiémeutes en question étaient aussi étonnés que moi de me voir menotté, et m’ont demandé qui avait fait cela. Je leur ai donc répondu que c’étaient les policiers à vélo qui m’avaient interpellé et menotté. Ils ont immédiatement appelé des collègues afin de me libérer de ces menottes qui n’avaient pas lieu d’être selon leur procédure. S’en est suivi une vingtaine de minutes aussi absurdes que pitoyables, où les policiers n’arrivaient pas à défaire les menottes qui me compressaient les poignets. L’un s’énervait contre le collègue qui m’avait menotté, pendant que l’autre (Lambert S, Matricule 6381, que je reverrai malheureusement plus tard dans la soirée) essayait de m’intimider en me disant qu’il allait me mettre dans la merde avec les services d’immigration, que tout cela aurait des graves conséquences pour moi étant donné que je suis étranger, etc.

J’ai appris plus tard que l’amende reçue n’était qu’une amende mineure, enfreignant seulement le règlement municipal de la ville, que cette infraction n’était pas plus importante qu’une contravention pour avoir grillé un feu rouge, et surtout que ça n’entraînait aucun casier judiciaire, et donc pas de problème avec les services d’immigration. Le cirque des menottes a duré encore un bon moment, les policiers me faisant aller d’un camion à l’autre afin de trouver quelqu’un en mesure de les défaire. L’un d’eux est même allé dans un restaurant du boulevard St Laurent, afin d’obtenir des ciseaux, sans succès. Au final, les policiers ont utilisé des espèces de couteaux-suisses, pour une opération assez délicate puisqu’il n’y avait aucun espace entre mes veines et les menottes.

Au moment de l’opération, si je n’avais pas crié lorsque le couteau a commencé à me rentrer dans la peau, ça se serait fini avec une entaille proche des veines. Finalement je m’en sors avec des grosses marques rouges autour des deux poignets, une égratignure et quelques gouttes de sang à cause du couteau. Par ailleurs, je m’en tire aussi avec une grosse marque rouge à la gorge, un des policiers m’ayant étranglé avec la sangle de mon appareil photo lorsqu’il m’a mis au sol.

À noter que je n’avais pas ma carte d’identité, mais seulement ma carte de crédit (sur laquelle figure mon nom, prénom et photo). La police m’a identifié avec ça, et ils ont recopié tous les chiffres de ma carte de crédit. Je leur ai demandé s’ils avaient le droit de recopier ces numéros, étant donné que ces numéros pourraient permettre à n’importe qui de faire des paiements par internet. Je leur ai demandé d’avoir une preuve du fait que ces numéros ont été recopiés par eux. En guise de réponse, un espèce de sous-chef en mal d’autorité a aboyé que « j’avais qu’à avoir ma carte d’identité et que je ferais mieux de me taire si je ne voulais pas avoir plus de problèmes ». Au final, sur mon constat d’infraction, il n’y a aucune mention de la carte de crédit, seul le constat d’infraction en possession de la police le mentionne.

2.) Deuxième arrestation vers Saint-Laurent – Sherbrooke, au moment où nous marchions pour aller au bar « L’Escalier ».

En sortant de la souricière, je me suis retrouvé à discuter avec 4 ou 5 autres manifestants qui en sortaient également. Nous avons décidé d’aller dans un bar, prendre une bière afin d’oublier tout ça. Sur le chemin nous avons croisé un groupe d’une quinzaine de policiers à vélo. À ce moment là, ayant reconnu le policier qui avait proféré les menaces à mon encontre lors de la première interpellation (menaces au sujet du service d’immigration), je suis allé lui demander son numéro d’identification, afin de pouvoir  intégrer ses menaces lorsque je contesterai l’amende. Le règlement de la police impose en effet que les policiers s’identifient par leur numéro lorsqu’un citoyen le leur demande. Tout en me menaçant, le matricule 6381, répondant au doux nom de Lambert  S., s’est identifié avant de me donner l’ordre de circuler. Nous nous sommes alors dirigés vers le bar, mais la police a attrapé une des personnes qui était avec nous et l’a plaquée contre la voiture, sans aucune raison apparente. Je me suis retourné et j’ai dirigé l’objectif de l’appareil vers la scène afin de la filmer. Deux policiers se sont avancés en nous donnant l’ordre de circuler, ce que j’ai fait tout en continuant à filmer : sur la vidéo, on me voit reculer et partir, tout en disant « je marche » et « allez on y va! ».

Projeté contre la vitre

Tout à coup, deux policiers se sont rués vers moi, m’ont attrapé et m’ont projeté contre la vitre arrière de leur voiture, alors

Le policier en question a alors délibérément frappé la caméra contre l’arrière de la voiture. Je ne suis pas certains du nombre de coups qu’il a donné, mais je dirais au moins 3 ou 4, si ce n’est 5. Ils ont continué à me serrer le bras, et lorsque j’ai crié de douleur l’un d’eux s’est mis à rire en me disant « mais non, t’as pas mal! c’est rien! »
que, comme le prouve la vidéo, je circulais comme ils l’exigeaient. On entend quelqu’un leur dire « il ne résiste pas là! », mais les policiers me plaquent le visage contre la vitre, me serrent les bras très fort contre le dos. Je leur cri de faire attention à la caméra. Eux me crient de « lâcher la caméra », alors que je ne l’avais déjà plus dans les mains, celle-ci pendait par la sangle accrochée à mon coup. Un des policiers se saisit de la caméra, tout en me criant de la lâcher (situation totalement absurde, puisque c’était lui qui l’avait en main et qu’un autre policier tenait mes deux mains derrière le dos). Je lui cri à nouveau que je ne la tiens pas et que c’est lui qui l’a. Le policier en question a alors délibérément frappé la caméra contre l’arrière de la voiture. Je ne suis pas certains du nombre de coups qu’il a donné, mais je dirais au moins 3 ou 4, si ce n’est 5. Ils ont continué à me serrer le bras, et lorsque j’ai crié de douleur l’un d’eux s’est mis à rire en me disant « mais non, t’as pas mal! c’est rien! »

Ils ont continué à me serrer le bras, et lorsque j’ai crié de douleur l’un d’eux s’est mis à rire en me disant « mais non, t’as pas mal! c’est rien! »

Comme le montre la vidéo de la scène, à tout moment je respecte l’ordre de circuler, je coopère et il n’y a  évidemment ni provocation ni violence de ma part.

Lors de cette deuxième interpellation, nous étions trois à être menottés, dans ce qui s’avère être un authentique règlement de compte : intimidation, menaces, moqueries, humiliations, coups, et abus en tout genre. Le tout, loin d’éventuels témoins, appareils photo, ou caméras, évidemment.

Tout d’abord, sans que je sache pourquoi, les policiers ont sorti un objet coupant (couteau, cutter, ciseau?) et ont coupé les lanières de mon sac à dos, au moment ou j’étais compressé contre la vitre, avec les menottes. J’ai simplement entendu un ordre « coupe son sac! », puis les lanières de mon sac se faire couper.

Ensuite, tandis que j’étais assis, je me suis rendu compte qu’un policier tentait de prendre une photo de moi avec son téléphone portable. J’ai vite baissé le visage pour le dissimuler, et je lui ai demandé pourquoi il prenait cette photo avec son téléphone, et quelle loi l’autorisait à faire ça. Il m’a répondu, « depuis quand tu connais la loi toi? T’es étudiant en droit hein? Tu ne sais pas si j’ai le droit de te prendre en photo pas vrai?! De toute façon je te laisserai pas partir tant que j’aurai pas ton visage. Y a aucune loi qui m’empêche de faire ça ». Je leur demande à quoi va servir cette photo et comment ils vont l’utiliser, et le policier en question a eu l’audace de me dire explicitement qu’avec cette photo je serai « fiché », qu’il l’affichera au commissariat et la montrera à tous ses collègues. Je baisse la tête pour tenter de dissimuler mon visage en leur disant que je refusais cette photo. Il y avait trois policiers autour de moi à ce moment-là, l’un m’a saisi par le bras, l’autre a pris mon visage à deux mains, et l’a dirigé de force vers le troisième qui prenait la photo. La seule chose que j’ai pu faire, c’est fermer les yeux… J’ai donc été forcé d’être pris en photo, sur le téléphone personnel du policier, je doute que cela soit légal.

Un policier:L'un d'eux me regarde en grimaçant et dit dans une parodie d'accent français : 'c'est quoi ce bordel?l Hein? C'est quoi ce bordel?!'
L’un des policiers a poursuivi en me disant qu’ « en France, les CRS font bien leur travail » et qu’ « ils m’auraient déjà  gazé à l’heure qu’il est ». Ils ont ensuite commencé à se moquer de mon accent français, rigolant entre eux. L’un d’eux me regarde en grimaçant et dit dans une parodie d’accent français : « c’est quoi ce bordel?l Hein? C’est quoi ce bordel?! »

À ma gauche se tenait un policier qui semblait plus calme, bien qu’il regardait les autres d’un oeil complice. J’ai donc tenté d’obtenir des explications et surtout de l’aide auprès de lui. Je lui ai demandé s’il se rendait compte de ce qui était en train de se passer, et s’il pouvait calmer ses collègues. Il m’a répondu : « On est des brutes hein? On est des « animals » (sic!) hein? ».

Un des trois policiers à commencé à se moquer d’elle parce qu’elle pleurait…
J’avais le sentiment qu’ils prenaient vraiment du plaisir. Surtout, j’avais le sentiment terrible d’être loin des regards des témoins, et d’évoluer dans un espèce de vide juridique absolu : avant de se faire menotter, la fille à côté de moi se faisait frapper par les trois agents qui se trouvaient autour d’elles, parce qu’elle a tenté de sortir un crayon pour noter les insultes que lui proféraient les agents.  Un des trois policiers à commencer à se moquer d’elle parce qu’elle pleurait…  Lorsqu’elle se faisait taper, je me suis retourné pour voir le traitement qui lui était infligé et le policier qui la tenait m’a ordonné de regarder devant moi.

Le sentiment d’arbitraire et de vide juridique se faisait encore plus oppressant à mesure que les policiers refusaient de me dire pour quel motif ils m’avaient arrêté. Au bout de quelques minutes, l’un des policiers me dit qu’il y aura de très graves conséquences juridiques pour moi. Qu’avec deux amendes en vingt minutes, ils me considéreraient comme un récidiviste. Un autre me dit qu’ils feront passer ça comme une nouvelle infraction au règlement P-6 (la manif était pourtant terminée depuis longtemps). Un agent se saisit de ma carte de crédit et s’en va avec. Il rédige la contravention, sans me demander mon adresse ni ma date de naissance. Il ne m’informe pas de ce qu’ils y écrivent, ne me posent pas de questions, me disent seulement que ça fera 148 dollars (a ce moment là je sais qu’il ne peut désormais plus s’agir d’une infraction à P-6 puisque cela coûterait normalement 640$). Finalement, le motif inscrit sur la contravention s’avère être « En ayant répété un acte interdit après avoir reçu l’ordre d’un agent de la paix de cesser cet acte », ce qui est démenti par la vidéo. En ce qui concerne la fille à côté de moi, ils lui font croire pendant plusieurs minutes qu’elle passera toute la nuit en prison, alors que, comme moi, elle sera libérée une quinzaine de minutes après notre « interpellation », avec une amende et une infraction mineure, comme la mienne.

À aucun moment les policiers ne m’ont montré mon amende, ils sont partis avec ma carte de crédit sans que je sache ce qu’ils faisaient avec, ils ne m’ont pas informé de ce qu’ils écrivaient, et ont fini par fourrer rapidement la contravention dans mon sac, sans que je puisse la voir.

Lorsque je leur ai demandé « Et ma caméra? » Où est ma caméra? » Ils ont ouvert mon sac et m’ont montré la caméra en piteux état, « rangée » n’importe comment.  Ils se sont ensuite moqué de moi  en me disant « mais non elle n’est pas cassée tu vois bien! »

Avant de se quitter, un des policiers m’a averti d’un ton menaçant : « s’est fini pour toi, on t’aura à l’oeil dés que tu reviendras, samedi, lundi, la semaine prochaine. Ca va mal se passer pour toi », avant qu’un autre ajoute : « on te voit tout le temps avec ta caméra dans les manifs, on t’a repéré… »

Bref, après avoir pris la mesure de ce qui reste du « droit de grève » lorsque la police a fait une descente ultra-violente à l’UQAM mercredi 8 avril, j’ai pu m’apercevoir qu’il en était de même pour le défunt « droit de manifester ».

Si les agents du SPVM tombent sur ces mots, j’en profite pour les remercier malgré tout : je ne me suis jamais senti autant conforté dans mes idées que ce vendredi soir. Je ne me suis jamais autant senti à ma place que lorsque j’avais à faire à ces hommes et ces femmes qui ne sont rien de plus qu’un uniforme vide et un numéro de matricule anonyme. Et surtout, je n’ai jamais senti autant de solidarité que ce 10 avril au soir, au milieu d’une souricière composée de jeunes gens tous plus beaux les uns que les autres.

8 Comments on Chronique de la répression ordinaire

  1. Complètement loufoque et pas loin de l’absurde. Trop gros pour être vrai. Que des anarchistes masqués et hautement criminalisés pour monter une histoire aussi invraisemblable. Des preuves, beaucoup de preuves, svp. Et bien plus que ces petites photos. Surtout sur ce site qui n’a aucune crédibilité. Franchement :+)))

  2. Erratum : Lire  »… depuis le 9 août 2013, … » pour Adam
    et non  » … depuis le 9 août 2014, … »

  3. Je connais des dizaines de gens avec des histoires encore plus invraisemblable, et si cela peut te rassurrer l’on en trouve même parfois dans le Journal de montréal! Parfois les policiers veulent donner une punition qu’il vont ressentir personnellement dans leur toute puissance éphémère et cela ne peut arriver dans le système de justice. Té quand tu fais un  »eye contact » avec un bully et t’en mange une a cause de cette absurdité, dit toi que la même beptise de baboin en oestrus peut se produire avec un policier déontologiquement déviant.

  4. Toi tu dois être le genre de personne qui dit, « elle l’a provoquée, elle portait une jupe… » ,  » Essais de le prouver, personne va te croire », … tsé ce genre de personne…tsé ce genre de personne qui dit à une victime que des preuves visuelles ne sont pas suffisante. Tsé le genre de personne dont la seule preuve valide serait que l’agresseur porte plainte contre lui-même… Es-tu policier ou un homme violent non professionnel?

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