Le Quartier des spectacles complice de la censure d’une oeuvre d’art ?
6 novembre 2014

Michaël Fortin 34 Articles
Documentariste, vidéaste et journaliste indépendant.

Sur le réseau de 99%Média l’artiste Isabelle Hayeur lance un appel à la population pour signer et partager une pétition qui dénonce la censure récente de son oeuvre «MURS AVEUGLES», suite à la décision subite du Partenariat du Quartier des spectacles de cesser la projection. Un traitement cavalier qui laisse songeur sur la place accordée à une oeuvre qui visiblement dérange.

La projection vidéo présentée sur un édifice jouxtant la station de métro Saint-Laurent de Montréal a été retirée sans aucun préavis suite à une plainte de la propriétaire de l’édifice.

«Cette projection fait pourtant l’objet d’un contrat de diffusion signé avec la Biennale de Montréal qui mentionne que le Partenariat du Quartier des spectacles pourra pour une durée de deux ans rediffuser MURS AVEUGLES à la sortie du métro Saint-Laurent» indique une pétition en ligne que l’artiste a enjoint sur le réseau de  99%Média à signer et partager.

«L’art véritable dérange, bouleverse, émeut… »

Sur son site web, l’auteure de l’oeuvre a publié cette note :

Murs aveugles, une projection vidéo présentée sur un édifice jouxtant la station de métro Saint-Laurent de Montréal, vient d’être retirée. C’était l’une des pièces commandées par la Biennale de Montréal, BNLMTL 2014, L’avenir (Looking forward). Elle avait été inaugurée au Musée d’art contemporain le 8 octobre dernier, en même temps que celle de l’artiste Krzysztof Wodiczko. 
L’œuvre était présentée en partenariat avec le Quartier des spectacles de Montréal et devait être exposée jusqu’au 23 novembre 2014. La projection de la vidéo a été suspendue après deux semaines, suite à une plainte déposée par la propriétaire de l’édifice. Malheureusement, toutes les tentatives de dialogue et de conciliation ont échoué, la propriétaire ayant refusé de me rencontrer.

Bien qu’on présente des projets sur ce site depuis quelques années déjà et qu’il fasse partie du réseau permanent de projections du Quartier des spectacles, il semble qu’aucune entente formelle ne liait l’institution et la propriétaire de l’édifice. N’ayant pas les droits nécessaires pour poursuivre les projections, la Biennale de Montréal et le Quartier des spectacles ont pris la décision de retirer l’œuvre, craignant notamment que cela ne compromette de futurs projets sur ce site.

Cette œuvre était le fruit d’un travail intense amorcé en mars 2014. Une première ébauche a été présentée aux diffuseurs et aux commissaires au courant de l’été, puis des versions plus avancées ont suivi. La version finale du projet à été approuvée et acceptée, après qu’une correction mineure eut été effectuée.

Murs aveugles s’inspirait du mouvement de contestation pacifique Occupy et traçait un portrait de notre horizon politique. Elle se présentait comme une mosaïque colorée, baroque et ludique. Elle était constituée de graffitis, slogans, symboles et citations qui se superposaient à la surface de projection pour former des murales virtuelles. J’y abordais des thèmes comme ceux de l’embourgeoisement, des inégalités sociales, de l’austérité, de la convergence des médias, de l’environnement…

Pour l’élaboration de cette œuvre, plusieurs tests de projection ont été faits sur l’édifice. La création in situ exige cela, puisque l’œuvre est élaborée en fonction d’un site particulier. Le lieu fait partie intégrante de l’œuvre – qui ne peut être relocalisée ou simplement présentée en institution. Le dernier test a été effectué en septembre; les occasions pour vérifier comment l’œuvre était reçue ou perçue n’ont donc pas manqué. 
Pour un diffuseur, il est normal de demander à un artiste de remettre ses projets à temps, de fournir des images et des textes explicatifs, de se rendre disponible pour des entrevues… En retour, pour un artiste, il est normal de s’attendre à ce que son diffuseur prenne les dispositions nécessaires pour que son œuvre soit correctement présentée au public.

C’est une situation malheureuse, je ne jette le blâme sur personne. Si je publie ce texte c’est pour expliquer ce qui s’est passé et partager certaines réflexions.

Je ne connais pas les raisons exactes qui ont amené la propriétaire de l’édifice à rejeter mon œuvre, puisque je n’ai pas pu discuter avec elle. Le contenu
engagé a peut-être dérangé. Quant aux graffitis en trompe-l’œil, ont-ils été perçus comme une sorte d’invitation au grabuge? Il a aussi été évoqué que les images de feu pouvaient représenter un symbole culturel négatif.

Une chose est certaine: ce projet se démarque de ceux qui sont habituellement présentés au Quartier des spectacles. Il n’a pas été créé pour mettre en valeur un édifice, pour agrémenter une place publique ou pour divertir… Il relève des arts visuels, pas de l’animation urbaine. Son contenu interpellait réellement et suscitait la réflexion. J’ai eu l’occasion de discuter avec plusieurs personnes sur le site du métro Saint-Laurent: les gens étaient ravis de voir ce type d’œuvre dans l’espace public.

Montréal a besoin de plus d’œuvres publiques de ce genre. L’art véritable dérange, bouleverse, émeut… Il n’est pas là pour rassurer, égayer ou endormir.

« Une œuvre n’est pas là pour plaire, elle est là pour enflammer. »
« La meilleure manière, pour un artiste, de respecter un spectateur, c’est de le croire plus intelligent que soi-même. »
« Une institution culturelle se préoccupe uniquement de l’excellence de son engagement envers la création et les artistes. C’est cette liberté qui donne précisément à une institution ses qualités et sa spécificité. »

Ces quelques citations sont tirées d’une lettre d’opinion écrite par Wajdi Mouawad, intitulée « Le véritable rôle de l’artiste » (La Presse, le 13 avril 2010). Je recommande la lecture de ce texte magnifique.

Murs aveugles s’inspirait du mouvement de contestation pacifique Occupy et traçait un portrait de notre horizon politique. Elle se présentait comme une mosaïque colorée, baroque et ludique. Elle était constituée de graffitis, slogans, symboles et citations qui se superposaient à la surface de projection pour former des murales virtuelles. J’y abordais des thèmes comme ceux de l’embourgeoisement, des inégalités sociales, de l’austérité, de la convergence des médias, de l’environnement…

Cette œuvre appelait à la solidarité tout en rappelant que ceux et celles qui se battent contre les injustices sont essentiels à une société saine. Lorsque que toute voix dissidente, même juste un peu provocante, est écartée rapidement sous prétexte qu’elle ne respecte pas la sensibilité d’autrui, il est légitime de se demander si on lui réserve réellement une place ou si on fait seulement semblant…

Quel espace ménage-t-on pour ces réflexions dans nos villes et dans la vie politique d’aujourd’hui? Il me semble le voir se rétrécir à vue d’œil. 

 Le Regroupement des arts visuels dénonce

Dans un communiqué publié sur leur site, le Regroupement des arts visuels  dénoncent «que deux organismes subventionnés à grands frais par les québécois-ses accèdent à cette demande sans regimber ni prendre la défense de l’artiste de quelque manière que ce soit.»

Le Regroupement souligne que « la décision mal avisée du Quartier des spectacles cause un tort à l’artiste et au public qui pouvait un intérêt sérieux à voir l’œuvre et à en tirer des réflexions, qu’il s’agisse ou non d’accommodement déraisonnable ou de censure. Un engagement a été pris avec l’artiste par la Biennale pour la diffusion publique de son œuvre Murs aveugles à cet endroit, et l’œuvre a été créée spécifiquement pour ce lieu. Malgré cette commande très spécifique, l’œuvre a été retirée sans préavis ni même un geste pour protéger l’artiste.»

Une similitude avec l’affaire Corridart ?

Cette affaire rappelle la triste histoire deCorridart, une exposition organisée par le Comité organisateur des Jeux (COJO) dans les rues de Montréal, qui fût démantelée par des employés de la Ville de Montréal quelques jours avant l’ouverture officielle des Jeux olympiques de Montréal en 1976.  Les œuvres saisies furent envoyées à la fourrière municipale.

«Cette action clandestine, contraire aux principes démocratiques vantés par nos politiciens de l’époque et ordonnée par le maire Jean Drapeau, a eu lieu sans préavis et sans justification valable ni légale», rappelèrent René Goyette et Kevin McKenna, dans un article du Devoir à l’occasion du 35ième anniversaire du démantèlement.

Les artistes de Corridart se sont battus en cours pour le principe de la liberté d’expression. A-t-on appris des leçons du passé ? Le Partenariat du Quartier des spectacles a-t-il la volonté de défendre l’art ou préfère-t-il être le complice de la censure en se complaisant dans le divertissement qui ne dérange personne ?

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