Lettre ouverte à Denise Bombardier
4 février 2015

2013-01-11_Bannière Solidarité avec les autochtones (1990)

Mme Bombardier, déjà il y a 10 ans vous écriviez : « (…) la culture traditionnelle autochtone s’accommode mal de la modernité (…) » (L’indien qui s’appelait Jean-Claude, Denise Bombardier, Le Devoir, 26 novembre 2005). Dans ce texte, vous comparez également la vie sur une réserve au syndrome de Stockholm en plus de banaliser les répercussions qu’ont eu les pensionnats sur les populations autochtones du Canada. Nous rappelons que l’agenda politique ayant mené à l’instauration de La Loi sur les Indiens en premier lieu puis des pensionnats était bien clair; sans ambiguïtés; l’assimilation et « tuer l’indien dans l’enfant ». Outre les sévices sexuels, physiques et psychologiques, il est maintenant reconnu que des milliers d’enfants y sont morts. Le dernier pensionnat a fermé ses portes en 1996.

Aujourd’hui, vous en remettez et cette fois nous prenons la peine de vous répondre car nous en avons ras le bol du pseudo journalisme. Il est nécessaire de rectifier certaines affirmations apparaissant dans le billet. Nous rappelons que l’éthique la plus élémentaire aurait demandé de s’informer sur le sujet plutôt que de balancer aux yeux des lecteurs ce texte macabre, noir, lourd et mensonger. En instrumentalisant la mort d’une jeune enfant autochtone, vous tombez dans la pornographie journalistique.

 » S’appuyant sur la loi des Indiens du Canada, une fillette de onze ans, Makayla Sault, est morte de leucémie en Ontario après avoir refusé la chimiothérapie. »

Ni les lois en général, ni les juges, ni les systèmes de santé ne sont le fruit des cultures autochtones mais bien mises en place par le système dominant. Blâmer les cultures autochtones pour les effets de ces lois est malhonnête. Vous n’êtes pas sans savoir que le refus de traitement pour des motifs religieux/culturels ne date pas d’aujourd’hui (1) et n’est pas le propre des cultures autochtones. Nous réclamons un peu de rigueur.

Saviez-vous que la jeune fille en question a poursuivi un traitement au Hippocrates Health Institute ? Fondé en 1956, ce centre aux tendances New Age n’a rien à voir avec les cultures autochtones. Mme Bombardier, c’est l’ignorance et l’inculture qui tuent et ce sont les charlatans et les chroniqueurs en mal de sensation qui en profitent.

Rappelez-vous de cette jeune dame décédée dans les Laurentides, suite à une séance de sudation, qui, nous vous le rappelons, n’avait rien à voir avec la culture autochtone. Cette dame avait décidé de s’en remettre à des charlatans et, malheureusement, elle en est décédée. Est-ce là, si on suit bien votre logique, la culture québécoise qui tue? On ne peut pas prendre un cas pour ensuite l’appliquer à l’ensemble des cultures autochtones (parce qu’il y en a plus qu’une).

De toute cette histoire, vous vous en prenez au jugement de la Cour (qui n’est pas une cour autochtone) et avez jeté le blâme sur LA culture autochtone. Vous omettez de l’information cruciale à la compréhension de la situation.

Vous portiez déjà atteinte à la dignité des peuples autochtones lorsque vous affirmiez en 2005:

« […] la vie dans les réserves est une vie totalement dépendante, sans responsabilité aucune, sans impôts ni taxes è payer, à l’abri des contraintes de la Charte des droits, une vie d’assistés sociaux […] » (L’indien qui s’appelait Jean-Claude, Le Devoir, 26 novembre 2005) Et aujourd’hui : « […] Cette enfant est morte parce qu’elle est la victime sacrificielle d’une culture mortifère, antiscientifique, une culture qui victimise les autochtones en les privant de la médecine moderne. […] »

Au Canada, les enfants autochtones et non- autochtones ont accès à des soins de santé de qualité. De concert avec les médecins, les familles autochtones optent parfois pour l’approche traditionnelle pour appuyer la médecine moderne, sans que l’un ne contredise l’autre. Affirmer que les Autochtones laissent mourir les enfants par tradition culturelle est mensonger et porte gravement atteinte à l’intégrité des différentes nations habitant ce grand territoire.

Plutôt que d’affirmer gratuitement que c’est la culture (autochtone) qui victimise, il aurait fallu mentionner les problèmes systémiques découlant du colonialisme. Car il s’agit bien de ce système qui produit les victimes; apartheid et génocides, et non les cultures.

En campant dans votre position, en refusant toute réflexion, vous adoptez vous-même une attitude antiscientifique. Avec toutes les sources différentes d’information disponibles, qu’une femme qui se prétend cultivée comme vous s’en tienne au même discours négationniste est une aberration…

L’être cultivé serait le fruit d’une longue réflexion, d’une maturation de la pensée enracinée dans l’histoire. En niant l’héritage des Premières Nations, vous renoncez, Mme Bombardier, à une partie importante de votre propre culture.

Pour la médecine de l’âme; afin de maintenir une vigueur intellectuelle minimale, la sagesse vous prescrirait de varier vos sources d’informations en plus de vous soumettre à un programme de lecture rigoureux. Cette prescription sera votre meilleure alliée. Elle vous prémunira, dans de futurs débats d’idées, de toute prolifération d’ignorance et de calomnie qui infecte votre prose.

Les droits des peuples marginalisés ont progressés ces dernières années (Déclaration des Nations Unies sur les peuples autochtones, Commission Vérité et Réconciliation) et cela choque une frange de l’ultra droite encore engoncé dans la pensée coloniale. Faudrait-il en conclure que vous appartenez à cette mouvance?

Avec votre texte La culture autochtone qui tue, vous venez cracher sur le travail monumental de gens qui ont œuvré toute leur vie à construire des ponts entre les Nations et contribués à abolir les frontières de la méconnaissance. Nous pensons, entre autre, à (feu) Arthur Lamothe, Alanis Obomsawin, Rémi Savard, Serge Bouchard, Michèle Rouleau, Ellen Gabriel, etc.

Comme disait Pierrot Ross-Tremblay, sociologue et poète innu : « Laissons la parole habiter l’homme et tentons un mouvement vers la part oubliée de nos mémoires afin d’agrandir notre conscience du monde et de ce que nous appelons la vie. » C’est pourquoi, l’éthique ainsi que le respect du droit à la dignité des peuples et à leur intégrité vous obligeraient à rectifier vos propos. Nous ne pouvons plus tolérer que des gens comme vous utilisent leur tribune pour faire valoir des idées racistes et réductionnistes. Vous n’êtes, Mme Bombardier, qu’un vestige chambranlant d’une culture qui tue, réellement. Le culte de l’ignorance; la culture du vide. Cette culture, celle dont vous vous faites l’égérie, prône la mort de l’esprit critique, elle est mortifère.

PVI : Depuis l’automne 2012, le mouvement canadien Idle No More est présent dans la sphère publique afin de démystifier les préjugés (parce que ça, ÇA TUE) entourant les Premières Nations. Lors du prochain atelier qui s’offrira dans votre quartier, nous vous invitons fortement à y assister. Les jeunes femmes qui animent ces ateliers peuvent aussi le faire pour des groupes donc si des gens du Journal de Montréal étaient intéressés…


 

Widia Larivière, Militante Anishnabe, Co-fondatrice de Idle No More Québec

Gabrielle Piché, Terres en vues

Natasha Kanapé Fontaine, Innu, Poète militante écologiste

Alexa Conradi, Présidente de la Fédération des femmes du Québec Kim O’Bomsawin, Réalisatrice Emmanuelle Walter, auteure de «Sœurs volées»

Délice Mugabo, Militante Black féministe
Sonia Djelidi, Activiste et militante des droits de la personne

Nydia Dauphin, Militante Black féministe

Karine Awashish, Atikamekw, Entrepreneure sociale et culturelle

Eveline Ferland, Entrepreneure sociale et culturelle

Louis-Karl Picard-Sioui, Wendat, Historien, anthropologue et écrivain

Raphaël Canet, Professeur à l’Université d’Ottawa

Alexandre Lapointe, Anthropologue,

Marie-Andrée Turcotte, Anthropologue

Samer Beyhum, cinéaste 99% Média

Simon Lussier, journaliste web-diffuseur

Claudine Simon, les Alter-Citoyens

Irène Yakonowski, membre de 99% Média

Clifton Nicholas, membre de 99% Média

Eric Robertson, membre de 99% Média

3 Comments on Lettre ouverte à Denise Bombardier

  1. Je m’appelle Denis Bombardier et je suis ethnopharmacologue. Je ne voudrais pas être confondu avec Denise que j’invite instamment à venir suivre notre formation « traditions thérapeutiques et médecines de demain ». Faites suivre si vous en avez les moyens. Voir site Société Française d’Ethnoparmacologie: ethnopharmacologia.com

  2. Le plaisir est pour moi d’écrire un petit mot à l’endroit de Madame Denise Bombardier avec tout le respect que je lui porte. Chère Dame, j’aurais tellement aimé avoir un professeur comme vous pour m’enseigner la langue française que vous parlez agréablement bien tout un honneur pour cette belle langue je n’aurais pas été gênée de me faire reprendre bien au contraire cela aurait été constructif à mon égard. Femme de tête avec beaucoup de classe. Merci d’être vous car vous nous représentez avec toute une fierté.

    Veuillez recevoir, Madame Bombardier, mes salutations les plus distinguées.

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