Sortir de l’extrémisme violent
24 novembre 2017

François Genest 16 Articles
Mathématicien. Blogueur. Observateur des mouvements sociaux.

D’après un entretien réalisé avec Benjamin Ducol, responsable de l’équipe de recherche du Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence. Les réponses de M. Ducol ayant été synthétisées, toute inexactitude est due à l’auteur.

Q : De quoi parle-t-on quand on parle d’extrême gauche?

R : Ça ne veut à peu près rien dire.  Et l’extrême gauche n’est pas la même chose que l’extrémisme de gauche. L’extrême gauche et l’extrême droite sont des termes utilitaires qui servent à situer les idées et les groupes politiques sur l’axe gauche-droite. L’extrême gauche peut recouper les mouvements communautaire, syndical, écologiste, les groupes antiracistes, sans qu’on prenne en compte leurs activités politiques comme telles. L’extrémisme, de gauche ou de droite, se reconnaît aux faits violents qui lui sont attribués. Par exemple, le Front National en France est d’extrême droite en raison de son positionnement politique alors que Génération Identitaire, un groupe politiquement actif, est extrémiste de droite. L’extrémisme refuse les moyens traditionnels de la politique et se tourne vers des actions qui peuvent être très variées allant de la destruction d’objets à l’attentat-suicide en passant par des agressions physiques sur les personnes.

Q : On a entendu l’expert en sécurité Michel Juneau-Katsuya dire cette semaine que plus d’une trentaine d’explosions au Canada étaient attribuables à l’extrême gauche. Quelle est l’expérience du Centre en termes d’extrémisme de gauche?

R : Il faut dire que le Centre a une vocation de prévention et d’accompagnement. Nous ne sommes pas au courant de ces faits-là, concernant des explosions. Notre expérience d’accompagnement pour des militants d’extrême gauche est plutôt en lien avec des actes de dégradation de biens ou d’incendies de voitures qui ont conduit à des procédures judiciaires.

Q : Si je comprends bien, la radicalisation, c’est l’adoption graduelle de moyens de plus en plus extrêmes?

R : Il faut retenir que la radicalisation est indissociable de la perception dans la population. Dans un pays en guerre civile, tuer son voisin ne serait pas nécessairement considéré comme un acte extrémiste. C’est parce que la population considère qu’ils ne font pas partie des moyens d’action politique acceptables que des moyens radicaux sont considérés extrémistes.

Q : Est-ce que l’année 2012 au Québec a été un moment marquant pour la radicalisation? Avez-vous noté, après 2012, une montée de la radicalisation dans les mouvements sociaux?

R : Ça me touche particulièrement, cette question, puisque j’ai moi-même été actif pendant le Printemps Érable. Je dirais que devant l’ampleur du mouvement de contestation sociale en 2012, les groupes d’extrême gauche n’avaient pas besoin de recourir à d’autres moyens. Il suffisait de soutenir le mouvement en y participant pour accomplir une action politique. La répression a joué un rôle. La répression et la radicalisation sont étroitement liées. Avec l’essoufflement du mouvement, une petite frange d’individus s’est retrouvée avec un sentiment d’inutilité d’action.  Je dirais que ce n’est pas en 2012 qu’il y a eu une montée de la radicalisation, mais plutôt avec l’arrivée de Trump au pouvoir et la montée de l’extrême droite. C’est ce qui a suscité une urgence d’agir pour contrer le racisme.

Q : Je sais que d’autres pays ont effectué la déradicalisation d’organisations entières, comme en Colombie, en offrant l’amnistie et la participation politique. Est-ce que c’est quelque chose qui pourrait se passer au Canada? Premièrement, est-ce qu’il existe des organisations pour lesquelles ce serait une alternative?

R : En Colombie, la situation s’apparentait à une guerre civile. La population à réintégrer était très nombreuse, ce qui plaidait en faveur de cette approche. Au Canada, les extrémistes forment une fraction infime de l’extrême droite et de l’extrême gauche. C’est un phénomène mineur. Mais bien qu’ils soient en petit nombre, ils peuvent avoir un impact symbolique ou sociétal très fort et influer sur le débat public.

Q : En terminant, j’ai envie de vous poser une question sur la manifestation d’extrême droite et sa contre-manifestation qui vont avoir lieu à Québec en fin de semaine. Est-ce que la population devrait s’inquiéter?

R : Je ne peux pas prévoir ce qui va se passer, mais je crois bien que le lendemain matin sera un matin ordinaire partout au Québec. Il est possible que les manifestations se déroulent sans heurts. Il est également possible qu’il y ait de la casse. Ce que nous pouvons tous faire, par contre, c’est de ramener un peu de modération dans le débat public.

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