Retour de Série-choc! Médias et minorités, partie 1

Crédit photo: Samer Beyhum, 2012, Montréal

 

Pour notre première interview, pour la partie 2 de «Série-choc», nous avons eu la chance de rencontrer M. Paul Eid, professeur de sociologie de l’UQAM, à Montréal. Celui-ci travaille également à la Chaire de Recherche en immigration, ethnicité et citoyenneté (CRIEC). Il nous parle de la manière dont les médias ont tendance à présenter les personnes issues de l’immigration. Nous présentons ici la première partie de l’interview, le reste sera présenté demain.

 

De manière générale, de quelle manière représente-t-on les minorités ethnoculturelles et racisées dans les médias?

 

Non seulement on en présente trop souvent une image négative mais, surtout, on en réduit excessivement la complexité à travers des généralisations simplistes. Dans la manière de les présenter, on trouve un prisme déformant qui contribue à donner une vision extrêmement réductrice de ces «communautés». Et je tiens à dire « communautés » entre guillemets car existe-t-il réellement une communauté musulmane, noire, asiatique, haïtienne ou maghrébine, etc.? C’est ça, pour moi, le cœur du problème. Ce qui crée les conditions permettant le racisme dans les médias, c’est qu’on enferme l’Autre dans des catégories figées et monolithiques. Du même coup, on ne voit plus la diversité individuelle, les clivages d’âge, de genre, de classe, etc., qui traversent ces communautés imaginées. Ce type de catégorisation permet l’essentialisation, qui consiste à réduire l’Autre à une essence qui est figée, hors du temps, à l’épreuve des faits et de la complexité du réel. Dans les nouvelles et dans les fictions, on voit souvent des cas particuliers présentés comme des «représentants» de tout leur groupe et ceci représente un poids, un fardeau terrible à porter pour les individus ciblés. Ça exerce une violence symbolique à l’endroit du groupe. On va montrer par exemple des imams radicaux, des terroristes, des hommes qui battent leurs femmes, et aussitôt, le cas individuel devient perçu, dans l’imaginaire, comme le « bras armé » de sa culture.

À ce sujet, il faut dire que la culture existe, elle propose des modèles, des schémas d’actions et d’interprétations, mais l’individu a un pouvoir de sélectionner, de faire des choix, de faire une réflexion critique. Or, on observe dans les médias une tendance à enfermer les personnes racisées dans une culture, non plus construite, mais naturalisée, une culture omnipotente qui, telle une camisole de force, leur dicte leurs actes et contraint leurs moindres choix. Oui il y a des discours critiques au sein des médias qui remettent ces procédés en question, mais y a une tendance générale, chez le groupe majoritaire, et donc dans les médias, à se représenter les membres des minorités racisées (noires, arabes, latino-américaines, etc.) comme étant condamnés à être produits en série par leur culture.

Actuellement, l’islamophobie constitue la forme la plus répandue de ce racisme culturaliste, les musulman(e)s formant le groupe le plus vulnérable aux représentations stéréotypées, à la catégorisation et à la stigmatisation, surtout en ce qui a trait aux questions relatives aux rapports de genre, à la violence et au terrorisme. Ces trois catégories thématiques  – l’égalité des sexes, la violence et le terrorisme – tendent à résumer les représentations dominantes des musulman(e)s dans les médias, surtout dans les nouvelles. Ils et elles sont plus touché(e)s à cause du contexte géopolitique, mais aussi à cause d’Hollywood qui fait passer les musulmans pour des terroristes et des sexistes, et les musulmanes pour des victimes assujetties au joug de leurs hommes. Depuis le 11 septembre 2001 et le néo-impérialisme américain au Moyen-Orient qui s’ensuivit, une image de l’Arabo-musulman violent et terroriste s’est cristallisée dans l’imaginaire occidental, et cette image-là est tout à la fois relayée et produite par les médias.

Au Québec, lors de la crise des accommodements raisonnables, puis ensuite dans le cadre du débat sur la Charte de la laïcité, chaque fois l’islam a été posé et construit comme un problème social. Les médias présentent des cas particuliers ayant chaque fois pour fonction de faire la preuve que le modèle d’intégration québécois est en crise, comme si chaque demande d’accommodement, raisonnable ou déraisonnable, devenait le symptôme d’un mal beaucoup plus profond qui nous révèlerait l’incapacité d’une communauté à se dissoudre dans notre culture nationale et à adhérer à « nos » valeurs : égalité des sexes, démocratie, droits de la personne, pacifisme, etc. C’est une catégorisation et on oublie qu’au sein des musulman(e)s, il y a de tout: des gens sexistes, patriarcaux, mais aussi des personnes qui sont libérales, des féministes voilées et non-voilées, etc. Les musulman(e)s sont représenté(e)s comme si elles et ils étaient condamné(e)s à reproduire de façon mécanique un modèle comportemental unique. Chaque fois, le procédé est le même : on part de cas très minoritaires qui servent de point d’appui à une montée en généralité consacrant l’idée que c’est la culture qui s’exprime à travers l’individu.

Prenons par exemple le cas hyper médiatisé de la famille Shafia, soit celui d’un père et d’un fils ayant organisé le meurtre sordide de trois des filles de la famille. Dans les médias, on nous le présentait, non pas comme un cas individuel explicable par la psychologie ou la psychiatrie, comme on l’aurait fait dans le cas du groupe majoritaire. On véhiculait implicitement l’idée que ces hommes sont passés à l’acte, certes, mais qu’au fond ça aurait pu être un autre de leurs coreligionnaires, car ils sont tous porteurs de la même culture les prédisposant au «crime d’honneur». Ils portent en eux les germes de la violence patriarcale en raison d’une culture musulmane partagée en commun. Prenons maintenant, a contrario, le cas de Guy Turcotte, qui a lui aussi tué ses enfants. Dans les médias, son geste n’a pas été du tout expliqué par sa culture, alors qu’il aurait pu l’être dans une certaine mesure. Quand on y pense, on aurait eu besoin d’une analyse féministe pour comprendre ce cas. Même si tous les hommes ne sont pas des Guy Turcotte en puissance, cet homme est inséré et a été socialisé dans une société encore marquée par un sexisme systémique qui renforce et légitime la domination masculine. Il faut savoir qu’en moyenne, sur l’île de Montréal, environ 1 homicide sur 5 est un crime conjugal. Dans la majorité des cas, il s’agit d’hommes qui recourent à la violence contre leur ex-conjointe ou leurs enfants parce qu’ils n’ont pas accepté de perdre le contrôle sur «leur» femme, souvent après une séparation. Ce type de crime relève donc du sexisme, mais n’est certes pas l’apanage des immigrant(e)s et des musulman(e)s. Pourtant, on explique le geste de Turcotte par un dérangement, par la folie, on en a fait un cas individuel et isolé, comme si on voulait en faire un «corps étranger» au groupe, une pomme pourrie qui, comme une exception confirmant la règle, nous rassure sur notre normalité. Cependant, dans le cas des musulman(e)s, ce type de crime n’est perçu que comme un crime d’honneur qui serait propre à la culture de l’Autre. Ce genre d’analyse nous aveugle face à notre propre sexisme. C’est comme si, chez l’Autre, il y avait un sexisme extraordinaire.

On voit aussi qu’il y a un problème au niveau des oeuvres de fictions, et ce, tant au cinéma qu’à la télévision. Alors que dans les nouvelles, les immigrant(e)s et les minorités racisées font l’objet d’une «sur-attention» médiatique contribuant à renforcer une image négative et déformante d’elles-mêmes,  dans les oeuvres de fictions, elles deviennent invisibles! Quand on pense que la télévision et le cinéma québécois sont très montréalais dans leurs récits et leurs scénarios, on ne peut qu’en conclure que ce n’est pas le Montréal réel qu’on voit à l’écran. C’est en effet un Montréal très blanc, très homogène, qui nous est présenté et qui reflète très mal la réalité multiculturelle de cette ville. Parfois, on donne aux immigrant(e)s des rôles d’immigrant(e)s, leur différence culturelle devenant alors un élément central dans le scénario et dans la composition du personnage qu’ils ou elles sont appelé-e-s à incarner. En d’autres termes, quand on les retient pour des rôles à la télé et au cinéma, ce n’est que pour jouer leur propre rôle….d’immigrant(e)!

 

(Suite demain)

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