La psychiatrie dans le tordeur comptable, selon les syndicats
23 septembre 2014

Pierre-Luc Daoust 23 Articles
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Manifestation FSSS-CSN

Les récentes compressions budgétaires en santé affecteront directement les services à la population, spécialement les personnes recevant des soins de santé mentale. Tel est le message qu’ont martelé ce midi les travailleurs et travailleuses du CSSS d’Ahuntsic et Montréal-Nord, convié(e)s à manifestation devant le CLSC Ahuntsic par leurs deux syndicats, affiliés l’un à la FSSS-CSN (1) et l’autre à l’APTS (2).

Luc Bastien

Alors qu’étaient servis aux gens présents hot-dogs et hamburgers, quelques discours furent prononcés. Vice-président régional pour la FSSS-CSN, Luc Bastien a parlé des moyens d’action entrepris. Prenant en exemple les tracts distribués le matin même à la station de métro Henri-Bourassa, M. Bastien a partagé sa satisfaction de voir que les gens sont réceptifs à la campagne contre l’austérité. Selon lui, les gens abordés comprennent vite que ce n’est pas qu’une simple question de protéger des emplois mais bien la prestation de services nécessaires qui est en jeu.

Le suivit au micro Andrés Fontecilla, coporte-parole de Québec Solidaire. L’aspirant-député reprit l’argument de l’impact direct sur la population qu’ont les coupures budgétaires. S’attaquant à l’usage du terme « optimisation » par l’employeur public, il insista sur l’idée qu’il ne s’agit que d’une grosse opération idéologique d’économies sur le dos des services et de ceux et celles qui en bénéficient le plus, ce qui constitue selon lui une attaque des plus forts envers les plus vulnérables. Enfin, M. Fontecilla exprima le constat que le gouvernement pellette vers la cour du milieu communautaire le besoin constant des gens nécessitant des soins de santé mentale, alors que ce milieu dispose de moins de moyens, de formation et d’expertise.

Manifestation FSSS-CSN

La santé mentale victime d’une méthode comptable?

Y a-t-il un lien entre l’instauration de la gestion Lean, aussi connue sous le nom de méthode Toyota, dans les CSSS et la façon de distribuer l’effort budgétaire? Pour Julie Nicolas, directrice générale du RACOR en santé mentale (3), il n’y a aucun doute là-dessus. « Ce sont les critères de [la méthode] Lean qui sont appliqués en psychiatrie », soutient-elle lors d’un entretien avec 99%Média après avoir elle aussi prononcé un discours. « On définit qu’une personne qui a tel type de diagnostic doit être suivie tel nombre de fois pendant tel nombre de semaine, et c’est fini. Si tu dépasse ça, le dossier doit être fermé. En psychosocial, on ne peut pas appliquer ce type de méthode et, en santé mentale, encore moins. »

Il y a déjà plusieurs années que le ministère de la santé a procédé à une désinstitutionnalisation dans son réseau de santé mentale, choisissant de réduire ses coûts en sortant du système asilaire de nombreux patients avec des problèmes graves afin qu’ils soient plutôt suivis dans la communauté. « Mais ce sont des gens qu’on devra suivre toute leur vie! », s’exclame Julie Nicolas. La directrice du RACOR reconnait qu’une personne nécessitera une intervention beaucoup moins intensive lorsqu’elle traverse une période de stabilité. Elle explique que plus avance leur apprentissage à vivre avec leur problématique de santé mentale, plus ces personnes s’approchent d’un rétablissement – en santé mentale, on ne parle pas de guérison mais bien de rétablissement, insiste Mme Nicolas – qui se traduit dans un certain degré de qualité de vie et d’intégration sociale. « Les gens qui ont des problèmes de santé mentale ont des difficultés au niveau du revenu, du logement, de l’accès à l’alimentation, de l’accès à la vie sociale, etc. On ne peut pas intervenir seulement sur un point, mais sur tous les points pour apporter une certaine qualité de vie aux personnes. » Ce qui rend la directrice du RACOR catégorique, « le réseau ne peut pas penser qu’il pourra couper les dossiers parce que des indicateurs de la méthode Toyota disent qu’après douze semaines une personne est guérie. »

Mme Nicolas étant issue du milieu communautaire, elle sait que c’est dans sa cour qu’aboutissent les patients abandonnés par le système de santé public. Si les deux milieux oeuvrent auprès de la même clientèle, ils n’ont toutefois pas le même rôle ni les mêmes méthodes. « On s’intéresse à la personne qui est en face de nous et on s’intéresse à ses forces pour miser sur son pouvoir d’agir, sur son rétablissement, afin de l’amener à une certaine qualité de vie en développant des compétences de vie. Le réseau [public de santé] et les psychiatres s’intéressent plutôt à la médication et s’occupent de ce qui entoure le diagnostic. » Bien qu’elle qualifie l’approche communautaire d’alternative, Mme Nicolas insiste sur la complémentarité entre le travail des deux réseaux et souligne l’importance de l’accès aux soins psychiatriques, psychologiques et infirmiers.

L’arrivée hâtive d’une personne dans l’univers des organismes communautaires pose donc des difficultés importantes à ses acteurs et actrices. Julie Nicolas n’exclut pas qu’une personne pas stabilisée puisse s’en sortir, mais il devient alors très difficile de la faire cheminer dans les centres de jour et les groupes d’entraide. Ça prend beaucoup plus de temps et de ressources, des ressources qui, après vingt ans de sous-financement, ne sont pas au rendez-vous. « Pour une personne qui devrait être suivie par un intervenant du communautaire trois ou quatre fois par semaine et qui se voit visitée seulement une fois hebdomadairement, ça ne peut pas fonctionner. »

Sommes-nous encore devant un cas d’économies à très court terme qui se transformeront en facture plus tard? Julie Nicolas pense que oui. Selon elle, le gouvernement gagnerait à maintenir ses investissements dans le suivi des patients et patientes dans la communauté ainsi que dans les centres de crise car une personne bien suivie ne visite pas l’urgence. « Et ce qui coûte cher, c’est l’hôpital, c’est l’urgence », conclut-elle.

1) Fédération de la santé et des services sociaux de la Confédération des syndicats nationaux
2) Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux
3) Réseau alternatif et communautaire des organismes en santé mentale de l’île de Montréal

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