Série-choc: Le racisme au Québec
23 février 2017

Marie-Andrée Turcotte 29 Articles
Journaliste indépendante

Mme El-Ghadban est enseignante en anthropologie, pour l’Université d’Ottawa (anciennement pour l’Université de Montréal). Elle est co-auteure du livre  »Le Québec, la Charte, l’Autre et Après », un ouvrage qui rassemble huit intervenantes de diverses expertises et qui abordent la question du vivre-ensemble,  suite au dépôt du projet de Charte des valeurs. Elle a accepté de nous rencontrer et de répondre à certaines de nos questions. Elle y aborde notamment la question du racisme dit de valeur, tout en proposant diverses réflexions très pertinentes.

Certains trouvent difficile d’admettre qu’il puisse y avoir un racisme entourant les valeurs d’autrui. Selon vous, est-ce que cela existe et si oui, quelles sont les ressemblances ou les différences entre le racisme dit biologique ou le racisme dit de valeurs?

Dans le racisme, il y a toujours une construction de l’Autre comme étant différent. Cela peut se faire en se basant sur des critères biologiques (la couleur de peau, par exemple), tout comme cela peut se faire aussi sur les valeurs de l’autre. Il y a une différence chez l’autre que nous ne voulons pas traverser ou dépasser, nous ne voyons plus ce qui nous unit. Vous savez, le monde musulman et le monde chrétien sont deux mondes qui ont des racines semblables, c’est-à-dire des racines abrahamiques. Il y a un héritage partagé qui est présent, mais plus que cela, entre les deux mondes, l’Histoire abonde de moments d’échanges, de dialogues, voir même de compétition parfois entre le monde chrétien et le monde musulman. On a reconnu pendant très longtemps qu’on était lié par de nombreuses similarités.

Dans le racisme, l’idée est de voir comment on stigmatise l’autre. Très souvent, dans le racisme, à partir d’une caractéristique, on se permet de définir l’Autre. Il y a une forme d’essentialisme, c’est-à-dire une généralisation de la dite caractéristique et ce, imposée à tout le groupe. On se détache de tout ce qui nous unit normalement à l’autre personne, à l’autre groupe. Tout ce que tu as en commun avec l’autre, que ce soit son âge, le fait d’être du même sexe, le fait d’être du même statut socio-économique, etc., tout cela disparaît. Tu n’arrives plus à le voir et constater que tu as certaines ressemblances avec l’autre personne, ou l’autre groupe. Ce qui t’unit normalement à l’autre disparaît. Et on remarque aussi que dans certains cas, ce qui peut être reconnu comme quelque chose de commun entre les deux individus ou les deux groupes devient vu comme un phénomène marginal ou on n’hésite pas à faire de la perversion par rapport aux points que tu as en commun avec la personne.

Est-ce difficile, au Québec, de reconnaître la présence de racisme? Est-ce un tabou?

Dans toutes les sociétés démocratiques, il n’est pas facile de reconnaître cette problématique, car on veut penser qu’on a dépassé l’ère coloniale. Or, dans la réalité, le problème est très répandu. Prenons par exemple le Québec et son rapport avec les Autochtones. Plusieurs choses sont occultées, dans la question nationale. Il y a, historiquement, une histoire de violence envers les Autochtones qui est présente. Bâtir un pays nécessite nécessairement le questionnement sur soi, or, celui-ci ne se fait pas nécessairement.  Il y a au Québec un potentiel qui pourrait permettre de revoir nos pratiques afin que l’on serve de modèle dans le monde dans son rapport avec les Autochtones. Il est triste de voir qu’il y a un refus d’auto-critique, tandis qu’on demande aux autres de faire leur propre auto-critique.

Pourquoi, selon vous, a t-on l’impression que l’islam s’est retrouvé au centre du débat, autour de la Charte des valeurs?

Depuis septembre 2001, l’image de l’islam en a pris un coup, elle est associé au négatif. Pour moi, que des gens critiquent l’islam ou les musulmans n’est donc pas nouveau. Ce qui est nouveau par contre, c’est de voir qu’il y a eu une légitimation de ce discours, par des politiciens. À-travers les discours sur la liberté, les droits, la démocratie, etc., on légitime une marginalisation de plusieurs de nos concitoyens et concitoyennes. Et pourtant! Dans les diverses communautés musulmanes, il y a de grosses réflexions qui se font sur l’islam radical, sans parler des condamnations sur les actes de terrorisme. Cela se fait ici, mais malheureusement, on ne le voit pas, dans les médias. Il y a également, dans les pays arabes, des gens qui condamnent, et ce, régulièrement. Les écrits sont parfois extrêmement durs envers les auteurs de ces attentats, ce qui en soi est une bonne chose. Ces écrits, par contre, ne voyagent pas ou très peu. Il faut dire qu’ils sont fait en langue arabe et si on ne connaît pas cette langue, cela ne nous permet pas de lire et comprendre ce qui est écrit si cela n’est pas traduit. Ce sont des facteurs qui expliquent pourquoi l’islam est devenu une cible facile.

Durant les débats autour de la Charte, on a senti beaucoup que c’était le voile qui était visé. Néanmoins, il ne faut pas oublier que c’était toutes les minorités qui étaient menacées à-travers ce qui s’est passé.

Que pensez-vous du fait que certains disent que les événements à St-Jean-Sur-Richelieu, Ottawa et Paris prouvent qu’il faut une Charte de la laïcité?

Il y a certains liens entre la France et le Québec, vu qu’ils sont parents lointains. Il y a aussi l’accès à l’information qui est plus facile aujourd’hui, donc ce qui se passe dans un autre pays, on peut le savoir en temps réel. Cela facilite donc l’apparition de réflexes faciles. Pourtant, cela nous fait oublier que les contextes ou encore les enjeux sont loin d’être les mêmes. Les différentes particularités des personnes qui immigrent en France de celles qui immigrent ici au Québec sont souvent différentes (milieux socio-économique, scolarisation, etc). On voit également des différences au niveau du fait que la France a été un pays colonisateur et ce, jusque dans les années 60. Les gens qui ont participé, par exemple, à la guerre d’Algérie, pour libérer leur pays du colonialisme sont, dans plusieurs cas, encore en vie. Leurs enfants ont souvent vécu avec les conséquences de cette guerre. On ne peut pas faire fi de cette réalité pour comprendre le rapport que la France entretient avec ses minorités. Enfin, dans tout cela, la France, qui se dit un pays laic, n’a cependant pas échappé au terrorisme, on l’a vu avec les attaques contre Charlie Hebdo. Il y a amalgame quand on mélange Charte, laicité et les événements survenus à Ottawa et St-Jean et ceux de Paris.

Également, par rapport à tout cela, il n’y a pas eu réellement d’analyses face aux événements qui se sont produits, à St-Jean, à Ottawa et à Paris. Cela est troublant. Il s’agit de deux attaques qui sont différentes, dans leurs manières de faire. Dans un des cas, on visait respectivement les symboles du pouvoir (les gens de l’armée) dans l’autre, des civils. Il y a matière à réflexion. Or, au lieu de cela, on nous a présenté des politiques dites sécuritaires, alors que les gens sont sous le coup de la peur. Comme si on joue sur les affects, ici la peur, pour faire passer quelque chose (lois). La peur, nécessairement, emmène l’instinct de survie, dans un tel cas, on peut en venir à développer des instincts assez primitifs. La peur engendre le réflexe de vouloir survivre. C’est un instinct très fort chez l’humain, plus fort que l’amour. Or, en prenant soin de parler de  »politiques sécuritaires », on ne parle pas de  »politiques basées sur la peur », chose qui est très différente.

On voit certaines personnes qui disent qu’il y a du racisme anti-blanc qui existe et que celui-ci devrait être questionné. Qu’en pensez-vous?

Le racisme n’est pas spécifique à un seul groupe, n’importe qui peut en développer. Par contre, comme société d’accueil, il faut aussi savoir recevoir la critique. La construction d’une société apporte des questions, pas seulement sur les autres, mais sur soi-même également. On voit apparaître aujourd’hui un discours très pernicieux, dans notre société, ou  »nos valeurs » sont érigées en lois, ou les valeurs sont divinisées. Il y a des mots qu’on ne peut plus questionner: la sécurité, le féminisme, la liberté, etc. Or, ces mots doivent l’être. Les gens qui ont des postes de pouvoir (politique), notamment, doivent être conscients des rapports de force qui existent dans une société, mais aussi, ils doivent être conscients que le pouvoir implique des responsabilités, envers les minorités, notamment.

Aussi, très souvent, plusieurs pensent que le racisme est lié à des choses comme l’apartheid, ou encore l’esclavagisme pour les personnes de couleur de peau noire. Par contre, le racisme est beaucoup plus subtil que ça. Parfois, comme immigrante, je me retrouve devant des situations ou il y a ce que j’appelle un mécanisme racialisant. Je m’explique. Je me présente dans une charcuterie et la personne derrière le comptoir, partant d’une bonne intention, me montre ou est la viande hallal. Déjà, pour moi, c’est problématique. Même si je sais que cette personne a voulu bien faire, elle ne sait pas si je suis pratiquante ou pas, et si je suis une musulmane ou non, je pourrais être une arabe chrétienne, par exemple, et je sais que cette personne, faisant cela, m’a déjà catégorisé.  J’ai dû expliquer que je n’en mangeais pas et que je voulais autre chose! Quand on entend que les femmes arabes n’ont pas d’ambition de carrières, on se retrouve devant deux mécanismes de discriminations : celui du sexisme, mais celui du racisme aussi. Quand on constate que pour certains, l’immigrant(e) ne devrait jamais critiquer, sinon que c’est de l’arrogance, c’est un aussi discours qu’on devrait questionner.

Y a t-il un avant et un après Charte?

Oui, en quelque sorte. Aujourd’hui, quand il arrive des événements comme ceux de CH, ou encore un débat autour d’une question d’accommodements, par exemple, je suis obligée maintenant de préparer ma fille au fait qu’il y aura des discours blessants. On sème les graines de l’aliénation. Je dirais qu’il y a un racisme qui s’est décomplexé, on entend des choses qu’on avait jamais entendu auparavant. Il y a du ressentiment aussi qui apparaît. Le plus triste, c’est de constater le rejet que certaines femmes vivent. Une de mes amies, voilée, a suivi toute son éducation ici et elle est devenue super-infirmière. C’est une personne qui est super compétente et malgré le fait que le Québec manque de personnel dans les hôpitaux, certains patients la rejettent et ne veulent rien savoir d’elle et de ses soins. Plusieurs ont vu des politiciens se donner le droit de dire des choses, dans le débat autour de la Charte. Maintenant, on voit des citoyens et citoyennes qui disent  »puisque les politiciens l’ont dit, alors moi aussi je le dis! ». J’ai personnellement vécu une situation ou dans un abri d’autobus, un homme s’est mis à m’insulter sans arrêter et ce, même si ne porte aucun voile!

1 Trackbacks & Pingbacks

  1. Réfléchir...et s'unir. Fin de la première partie de la série-choc. - 99%Média

Votre commentaire

Your email address will not be published.