Inondations : «act of God» ou non?
9 mai 2017

Michaël Fortin 29 Articles
Documentariste, vidéaste et journaliste indépendant.
Ile Bizard. Crédit photo : Rick Cognyl Fournier, 99%Média

Les inondations qui accablent le Québec sont-elles vraiment un «Act of God» ou la conséquence en partie d’une mauvaise planification et d’une stratégie de productivité accrue basée sur des bassins à pleine capacité ?

Le débat fait rage entre Hydro-Québec et Russel-Aurore Bouchard, écrivaine et historienne québécoise habitant la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean, auteur notamment de L’été du « Déluge »: Journal intime d’un insoumis / Les 90 jours… de mensonges qui ébranlèrent le Saguenay, un ouvrage disponible en ligne

Selon ellele gouvernement n’a pas su tirer les leçons du Déluge du Saguenay: « Ce qui est en train d’arriver, de l’Outaouais à la Gaspésie, avait été pourtant prédit maintes et maintes fois par les oiseaux de malheur, mais, comme toujours, l’Hydro-Québec et ce gouvernement d’incapables qui lui sert de couverture n’auront rien fait pour nous préserver de la menace

Pour l’instant, le Premier ministre Phillippe Couillard évite la question :  « Les autorités qui prennent ces décisions sont conscientes du fait que, quand tu ouvres le barrage, nécessairement tu augmentes le débit. Mais c’est probablement mieux ça que de voir le barrage déborder […] Ça aurait des conséquences encore plus graves. »

Pour Mme Russel-Aurore Bouchard le problème est ailleurs : «Nous savions déjà, voilà un mois, que les précipitations du dernier hiver étaient exceptionnelles ; nous avions déjà un profil du potentiel météorologique exceptionnel ; nous savions à la fois la capacité de rétention des ouvrages hydrauliques et la marge de manoeuvre dont nous disposions pour faire face à une crue exceptionnelle. Nous savions donc tout cela, et on a préféré, comme en 1996 au Saguenay, garder les bassins hydrauliques à leur hauteur traditionnelle pour préserver la production d’électricité. »

«La science du changement climatique donne à penser que la  précipitation maximale probable (PMP), soit le type de pluie qui entraîne souvent les crues maximales probables, augmentera au cours du 21e siècle» peut-on lire dans le rapport Frigon-Koenig,  une étude portant sur les crues maximales probables et la sécurité des barrages dans le climat du XXe siècle.

On y apprend que le calcul de la crue maximale probable tient compte de 4 facteurs principaux : l’humidité du sol, le couvert de neige, la séquence de température, et le niveau du réservoir.

Quelles étaient ces données en mars, et Hydro-Québec a-t-il pris alors les bonnes décisions pour amoindrir les  risques ?

Hydro-Québec réplique

Relativement aux propos de Mme Bouchard, Hydro à répondu à 99%Média  :

La plupart de nos ouvrages dans les zones où des citoyens sont victimes d’inondations sont des centrales au fil de l’eau et non des centrales avec réservoirs. Les centrales au fil de l’eau ne sont pas faites pour retenir de l’eau, mais plutôt pour turbiner l’eau qui s’écoule naturellement sur les rivières. Leurs vannes peuvent permettre de retenir une petite quantité d’eau et pendant quelques heures. En situation de crue printanière, cela correspondrait à donner un bref répit pour ensuite devoir envoyer davantage d’eau en aval. Il n’est donc pas possible de fermer les vannes.

La centrale de Carillon mentionnée par Mme Bouchard est justement une centrale au fil de l’eau et le « porte-parole » d’Hydro-Québec à qui elle fait référence est en fait un de nos ingénieurs responsables de la planification de la production. Elle affirme que « c’est la preuve que les bassins de rétention sont d’abord et avant tout gérés pour fin de production » en parlant d’une centrale qui ne possède à toute fin pratique aucune capacité de rétention, ce qui démontre sa méconnaissance du sujet.

Des citoyens ont filmé en amont du barrage de Carillon. Ils se questionnent sur le bas niveau de l’eau en haut du barrage. Si le niveau d’eau est effectivement bas à première vue, les données manquent pour appuyer une quelconque thèse.

Quant aux réservoirs, remplis à pleine capacité l’automne dernier, 99%Média a questionné Hydro-Québec pour savoir s’il n’y avait pas là un risque. En effet, bien que les apports en eau soient «exceptionnels» cette année, n’est-ce pas la prémisse des années à venir avec les changements climatiques ?

Hydro-Québec  : En fait, en hiver, on baisse déjà le niveau de nos réservoirs pour faire de la place aux crues printanières, ce qui nous permet actuellement d’accumuler de grandes quantités d’eau et de réduire le débit en aval. Mais plusieurs barrages ne peuvent pas être fermés complètement. Il faut trouver un juste milieu quant à l’impact qu’aura le débit des rivières à court et moyen terme.
Il faut savoir que notre impact, même en conservant de l’eau dans nos réservoirs au printemps, reste relativement limité. Comme nous l’avons mentionné un peu plus haut, l’eau qui s’écoule dans les rivières où il y a des inondations, notamment la rivière Saint-Maurice et la rivière des Outaouais, ne provient pas seulement de nos réservoirs.

À titre d’exemple, les vannes du réservoir Gouin à la tête de la rivière Saint-Maurice sont fermées depuis le 5 avril et le resteront encore pour quelques semaines. Pourtant, le débit sur la rivière Saint-Maurice est quand même élevé plus au sud. Pourquoi? Dans le cas de la rivière Saint-Maurice, parle d’un bassin versant d’une superficie de 42 000 km2 avec une centaine d’affluents qui ajoutent à son niveau d’eau. Nos installations ne permettent dans ce cas finalement que de régulariser 40% des apports d’eau, car une grande quantité d’eau ne provient pas du réservoir à la tête de la rivière, mais bien de tout le reste du territoire.

Dans cette réponse, Hydro-Québec indique qu’il a baissé le niveau de ses réservoirs mais omet de souligner qu’il est usuel de le faire à chaque année.  Qu’en est-il de cette année en détails ?

Des réservoirs à pleine capacité

Une chose est sûre c’est que des réservoirs à pleine capacité est un objectif pour Hydro-Québec.

En 2015, l’ex-patron des avions d’affaires de Bombardier, Eric Martel, devient le nouveau président d’Hydro-Québec.  Lors d’une conférence de presse en compagnie du ministre des Ressources naturelles, Pierre Arcand, il souligne ses priorités : « Le changement de culture vers une plus grande transparence, un souci accru du service à la clientèle, une croissance soutenue de nos activités et une amélioration de la productivité. » 

«L’arrivée de M. Martel concorde avec le renouvellement du plan stratégique d’Hydro-Québec, qui sera déterminant pour l’avenir» précisera  le ministre.

L’augmentation de la puissance des installations hydroélectriques fait partie des priorités du plan.

En octobre 2016, Hydro-Québec annonçait qu’elle a commencé à remplir le réservoir Manicouagan pour atteindre son plus haut niveau depuis le début des années 1980, «parce que la demande en hydroélectricité est plus faible et que les conditions météorologiques sont favorables. »

Il ne s’agit pas là d’une exception. Deux mois auparavant, comme nous le soulignons plus haut, les réservoirs d’Hydro-Québec étaient pleins à craquer dans le Nord du Québec. Caniapiscau, Manicouagan, Manouane et Péribonka.  «Hydro-Québec se trouve dans une situation très confortable en termes de stockage d’eau»,  soulignera Marie-Élaine Deveault, porte-parole d’Hydro-Québec.

En mars 2017, Éric Martel donnait quelques détails sur la stratégie d’augmentation du volume des exportations de la Société, avec des réservoirs à pleines   capacité et une demande d’électricité qui n’augmente plus au Québec, « On pousse très fort sur nos exportations », l’objectif étant d’augmenter le volume des ventes hors Québec, même à des prix très bas.

Essentiellement, donc, plus de volume, davantage de production, pour compenser des prix plus bas sur le marché.

Pour le PDG, le choix est clair, la priorité est de conserver les réservoirs à pleine capacité, en se réjouissant même que les changements climatiques aideront à atteindre cet objectif. « Des précipitations plus abondantes vont générer de plus grandes accumulations d’eau derrière les barrages hydroélectriques, augmentant d’autant les réserves d’énergie propre» dira-t-il aux côtés du Premier ministre Philippe Couillard à Boston, dans le cadre de la 40e Conférence des gouverneurs de la Nouvelle-Angleterre et des Premiers ministres de l’Est du Canada.

On énonce une série de mesures possibles dans l’étude Frigon Koenig pour contrer l’effet des conséquences des changements climatiques et assurer la sécurité des barrages, notamment la réduction du niveau du réservoir. «Réduire le niveau normal d’exploitation pour accroître la capacité de stockage disponible afin d’atténuer l’onde de crue, avec comme inconvénient la réduction de l’efficacité des turbines/de la hauteur de chute et de la production» peut-on y lire.

Il est clair que la réduction des niveaux ne semble pas avoir été une avenue envisagée, étant contraire à la stratégie d’augmentation du volume à moindre coût de la Société d’État telle qu’elle est évoquée par M. Martel.

Pleins ou non, Hydro-Québec possèderait assez de marge de manoeuvre pour contrôler ses réservoirs : « C’est plus au Nord, grâce à nos gros réservoirs, que nous pouvons exercer un contrôle d’entre 20 % 40 % de l’apport en eau. Cela signifie qu’entre 60 et 80 % des précipitations et de l’eau provenant de la fonte des neiges s’écoulent sans entrave jusqu’aux zones habitées.»

La vérité passe par la publication des données

Hydro-Québec ne rend pas public ses données des niveaux des réservoirs.

Pour Hydro-Québec « La gestion du réservoir Baskatong est principalement influencée par les conditions climatiques, qui font varier les apports d’eau (quantité et type de précipitations, température, etc.). Pour ces raisons notamment, Hydro-Québec ne fournit pas de prévisions publiques sur les niveaux d’eau de ce réservoir

Dans le journal Le Manic, la porte-parole d’Hydro-Québec région Manicouagan a mentionné que  «l’opération hausse du niveau se poursuivra ensuite jusqu’à l’automne 2017.» Est-ce le même cas pour les autres réservoirs ? N’y a t-il pas lieu de poser davantage de questions, après une telle catastrophe historique ?

« Évoquant la confidentialité « pour des raisons commerciales », Mme Dubé refuse de préciser de quelle hauteur Hydro entend rehausser le niveau du réservoir» peut-on lire dans le même article.

Y’a-t-il un lien entre la catastrophe et cette stratégie ? Pour l’instant, difficile de trancher. La machine à relation publique d’Hydro-Québec fonctionne à plein régime pour nous convaincre du contraire. C’est de bonne guerre, mais insuffisant.

Car il n’en demeure pas moins que ce sont là des questions légitimes que les québécoises et les québécoises sont en droit de poser au gouvernement Couillard et à Hydro-Québec.

La seule façon d’aller au fond des choses, c’est qu’Hydro-Québec, compte tenu de la situation exceptionnelle et de l’ampleur de la tragédie, respecte l’un de ses engagements de son plan 2016-2020, c’est-à-dire «le changement de culture vers une plus grande transparence»,  évoqué par M. Martel au moment de sa nomination et rende publiques toutes les données permettant de dresser le véritable portrait de la situation en toute impartialité.

Pas qu’un coupable, selon OBV

Nous avons présenté cet article après sa publication à l’Association des organismes de bassins versants du Québec pour connaitre leur avis sur la question. Voici leur réaction :

« Nous sommes d’avis qu’il n’y a pas qu’un coupable à la situation actuelle. Les impacts des inondations sont les conséquences d’une multitude de décisions d’aménagement du territoire, conjuguée à des pluies abondantes printanières. L’aménagement du territoire doit être repensé, encore davantage dans un contexte de changements climatiques où la situation est appelée à se répéter. Il faut mieux évaluer les risques, revoir la cartographie des zones inondables, cerner les vulnérabilités, se doter de plan de prévention des inondations. De même, pour atténuer les inondations, plusieurs pratiques de gestion peuvent être modifiées : meilleure gestion des eaux de pluie, plus d’espaces naturels (donc plus de rétention et moins d’imperméabilisation), conserver l’espace de liberté des cours d’eau (sortir des zones inondables), conserver les milieux humides, etc.

En ce qui concerne Hydro-Québec, nous ne sommes pas en mesure de confirmer ou d’infirmer leurs données et la seule chose que nous pouvons ajouter est que nous sommes évidemment en faveur d’un gouvernement ouvert et de données accessibles.

Il reste à notre avis beaucoup à faire en termes de démocratisation des données et de transparence, même si des projets de lois récents ont démontré quelques efforts en la matière »

 

Un barrage politique à la frontière – Le barrage Moses-Saunders, situé sur le Saint-Laurent entre Cornwall, au Canada, et Massena, dans l’État de New York régularise les niveaux d’eau du lac Ontario et du fleuve Saint-Laurent. Le plan 2014, adopté en décembre 2016, est actuellement remis en question par des politiciens américains qui s’inquiètent du niveau d’eau du Lac Ontario, une menace potentiel pour les riverains du Québec.

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