En chaque électeur sommeille un citoyen

Manfiestation contre l'austérité du 2 avril 2015 - Arthur Létourneau-Vachon

À la chaîne télévisée France 24, lors du débat du 28 février 2014, on apprend que presque la moitié des 18-25 ans prévoit mener une vie pire que celle de leurs parents et que ce sera encore pire pour la génération d’après; que la moitié, si ce n’est plus, participerait à des évènements semblables à ceux de Mai ’68 pour améliorer leur sort [1]. On observe des remises en question de l’ordre politique et économique en place de plus en plus récurrentes; il est fréquent de voir au journal télévisé des images de contestations; Chine, Hong Kong, Mexique, Portugal, Grèce, Espagne, Angleterre, Turquie, partout la crise de la confiance envers les politiciens semble se transformer en fin de la confiance envers ceux-ci.

Arthur Létourneau-Vachon

Arthur Létourneau-Vachon

Dans un vidéo publié par l’École du Management de Normandie, on apprend que toute une génération, la mienne, pose problème au patronat. Nous sommes stigmatisés comme étant fainéants, remettant constamment en question l’autorité. C’est comme si nous savions que nous vivions à une époque merdique, où s’enchaînent scandales, mensonges, corruptions, enveloppes brunes, et autres magouilles derrière les rideaux de ce que décrivait l’essayiste Guy Debord comme étant la société du spectacle et que l’élection ne permettait que de décider qui dirigera la fraude et la corruption habituelle. Et donc nous, ma génération, serions difficile à gérer: «Il faut vraiment le gérer comme un individu particulier, il a besoin de se sentir concerné, sinon il risque de partir parce qu’il a envie d’être indépendant, il se sent pas bien dans la hiérarchie trop pesante.» [2] De toute évidence, il y a un intérêt porté à la complexité de ma génération, mais y a-t-il aussi un questionnement sur ce qui a fait de ma génération ce qu’elle est?

L’image de la société du spectacle est une allégorie que j’apprécie énormément. Je m’explique; lorsque nous assistons à un spectacle, personne n’occupe la même place dans l’auditoire. Ainsi, le même spectacle est perçu sous un angle différent par chacun. Donc, pour étendre notre perception, n’avons-nous pas intérêt à échanger avec les gens autour de nous pour en apprendre le plus possible sur le dit spectacle, étant ici en fait la société qui nous entoure, avec laquelle nous grandissons et donc nous définie et constitue en grande partie?

Je suis d’avis que nous sommes intrinsèquement hédonistes. Nous cherchons le bonheur dans la satisfaction de nos besoins, aspirations et dans le refus de souffrir. Alors comment se fait-il que si nous cherchons tant le plaisir, tant de mal se produise autour de nous? Ainsi, nous serions, je crois, non pas pré-déterminés, mais pré-disposés à agir en fonction de ce que nous croyons être le mieux pour soi. Mais cette perception de ce que nous croyons être le mieux pour soi ne dépend pas uniquement de nous même, de nos expériences, de la façon d’y faire face, mais aussi de notre entourage, des gens qui nous définissent, des définitions de soi que nous acceptons et refusons, etc. Bref, de notre milieu, qui nous traverse et nous définit d’une façon ou d’une autre; car notre esprit, par lequel nous analysons et percevons le monde, ne voit pas plus loin que là où il porte et sa portée est limitée.

Arthur Létourneau-VachonMême les mots que nous utilisons semblent sous entendre l’importance de plonger dans l’inconnu, ce qui nous dépasse, en passant par autrui. Si on décortique le mot connaissance, on y retrouve le préfixe « co » et le mot « naissance ». Est-ce que cela fut pensé pour souligner le fait qu’à chaque fois que nous intégrons une nouvelle connaissance sur le monde, ce monde se transforme, mais à nos yeux uniquement? Je ne sais pas, mais c’est à ce que me fait penser ce mot. C’est comme si grâce à la connaissance d’autrui, nous revenions au monde puisqu’il nous apparait différemment. Et peut-être qu’il faut vivre chaque jour non pas comme le dernier, mais bien comme le premier, avec toute la curiosité que cela devrait impliquer.

Je fais parti d’une génération qui fait face à un monde hostile: la menace d’une guerre nucléaire n’est pas disparue avec la fin de la guerre froide, les MTS font un ravage, la qualité de vie diminue alors que la nouvelle classe moyenne commençait tout juste à en jouir et l’esclavagisme est encore fortement employé à travers le monde. Bref, comment ne pas se dire que le monde tel qu’il est ne devrait pas être; et que le monde tel qu’il devrait être n’est pas? Il me paraît peu surprenant que ma génération, et pas seulement la mienne, se sente peu interpellée par les politiciens et la politique en générale [3], ça en devient déprimant. Cela demande aussi du temps, chose qui semble manquer à notre ère où nous travaillons le tiers de notre vie, où l’information circule à une vitesse incroyable mais reste entre les mains d’empires médiatiques qui en font une marchandise. Et le vote n’est-il pas un moyen archaïque de s’exprimer? Est-ce un outil qui engendre réellement des comportements dignes d’une démocratie, que de nous exprimer dans l’isoloir?

La démocratie demande du temps, de la réflexion et du dialogue. Un bon démocrate est quelqu’un qui conçoit qu’il puisse avoir tord et que celui d’en face puisse avoir raison. C’est écouter l’autre avec le désir de le comprendre avant d’avoir le désir de lui rétorquer. C’est de faire en sorte que lorsqu’il y a prise de décision, les décideurs aient tous reçus le plus d’informations possible sur une problématique et en aient discutées. C’est à mon sens, des ingrédients nécessaires pour une société en santé.

Le philosophe Émile-Auguste Chartier, surnommé Alain, disait : ‘’Car enfin le trait le plus visible dans l’[humain] juste est de ne point vouloir du tout gouverner les autres, et de se gouverner seulement lui-même. Cela décide tout. Autant dire que les pires gouverneront.’’ Car c’est bien de ce qu’il s’agit, un gouvernement gouverne, il dirige.

Arthur Létourneau-VachonLe fait de voter dépeint, je crois, le désir de garder un certain contrôle sur sa vie ainsi que les lois que nous subissons en société. Je suis donc d’avis qu’en chaque électeur sommeil un citoyen démocrate (s’il n’est pas déjà éveillé, car voter n’exclue pas d’exiger des outils démocratiques en plus). Mais je ne crois pas que ce soit un manque de désir de changer les choses qui explique le désintéressement de la vie politique, le cynisme et l’apathie collective, mais plutôt le manque de perspective révolutionnaire.

Pierre Bourdieu décrivait, en 1998, l’essence du néolibéralisme comme étant: «Un programme de destruction des structures collectives capables de faire obstacle à la logique du marché pur.» [4] Peu étonnant alors de voir les jeunes libéraux du parti de Couillard proposer l’abolition des cours de philosophie au cégep, alors qu’il est prouvé que d’enseigner la philosophe dès le bas-âge chez les enfants est bénéfique [5]. Ainsi que de voir une marchandisation de l’éducation, une augmentation des frais de scolarité, etc. On ne demande pas l’opinion de la population, on lui demande d’appuyer l’un ou l’autre des partis, qui se résume à souvent être les défenseurs de l’économie de marché, sans la critiquer. Le philosophe Michel Onfray soutient que le parti socialiste en France est passé à droite depuis déjà quelques décennies, faisant un «coup d’état libéral permanent» [6]. Le PQ peine à se faire passer pour un parti de gauche et près de la population, à preuve, il a tourné le dos à l’usine Tricofil par le passé, a passé certaines des pires lois anti-syndicales, notamment la loi 111, appelée la «loi matraque» sous Lévesque, en promulguant la loi 57 suite au déraillement de train de Lac-Mégantic aboutissant par la destruction du reste du centre ville qui avait tenu le coup [7] et la liste continue à n’en plus finir.

Il est donc du devoir des citoyens d’exiger plus des élus qu’ils mettent au pouvoir. Et si les élus ne peuvent les satisfaire, la population n’aura difficilement d’autre choix que d’aller elle même chercher ce qu’elle veut.

Arthur Létourneau-VachonJe conclurai sur ces mots d’extrait : «Le monde est ce qu’il est, c’est-à-dire peu de chose. C’est ce que chacun sait depuis hier grâce au formidable concert que la radio, les journaux et les agences d’information viennent de déclencher au sujet de la bombe atomique. On nous apprend, en effet, au milieu d’une foule de commentaires enthousiastes que n’importe quelle ville d’importance moyenne peut être totalement rasée par une bombe de la grosseur d’un ballon de football. Des journaux américains, anglais et français se répandent en dissertations élégantes sur l’avenir, le passé, les inventeurs, le coût, la vocation pacifique et les effets guerriers, les conséquences politiques et même le caractère indépendant de la bombe atomique. Nous nous résumerons en une phrase : la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques.» – Albert Camus, à la suite du bombardement atomique d’Hiroshima le 8 aout 1945

Les réflexions et opinons dans ce texte n’engage que son auteur. 


 

1. http://www.france24.com/fr/20140226-le-debat-jeunesse-france-chomage-pessimisme-partie-1

2. https://www.youtube.com/watch?v=flExH10YNWM

3. http://www.lapresse.ca/actualites/politique/politique-canadienne/201110/18/01-4458593-mefiance-extreme-des-quebecois-envers-leurs-elus.php

4. http://www.monde-diplomatique.fr/1998/03/BOURDIEU/3609

5. http://www.philomag.com/lepoque/breves/la-philosophie-un-bienfait-pour-les-enfants-11837

6. http://tempsreel.nouvelobs.com/politique/20150604.OBS0127/michel-onfray-denonce-le-coup-d-etat-liberal-permanent.html

7. http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/societe/2014/06/11/005-lac-megantic-expropriation.shtml

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