Série-choc: Arrivée de groupes fascistes au Québec?
24 février 2015

Marie-Andrée Turcotte 29 Articles
Journaliste indépendante

 

Avant-dernier article de notre première série-choc, nous proposons aujourd’hui d’aborder un sujet qui nous semble très important, vu l’arrivée de Pediga et la LDJ (Ligue de Défense Juive), groupes qui ont annoncé dans les derniers jours le début de leurs opérations à Montréal. Francis Dolan est étudiant au baccalauréat en Histoire, Culture et Société à l’UQAM, qu’il s’apprête à terminer. Il se dirige vers une maîtrise en science politique, axée sur l’analyse du discours politique. Il s’intéresse depuis longtemps aux discours racistes et aux colonialismes. Particulièrement sensibilisé et informé sur la question du fascisme, il a accepté de répondre à certaines de nos questions.

Alors que l’extrême-droite se démarque, dans son discours, sur l’exclusion de l’Autre, en insistant sur sa différence, est-ce que l’extrême-droite et le fascisme sont la même chose? L’un va-t-il avec l’autre?

L’extrême-droite regroupe des courants politiques très variés. Parmi ceux-ci, nous comptons le populaire libertarianisme, certains courants évangéliques et conservateurs (pas tous et c’est suivant des contextes économiques et politiques très précis) et finalement, les tendances néo-nazies et fascistes. Le fascisme serait donc une tendance particulière de l’extrême-droite qui met la violence, l’unité culturelle (et parfois raciale) et la hiérarchie au centre de sa pratique politique.


Qu’est-ce que le fascisme contemporain? En quoi est-il différent de celui qui existait auparavant, avec Franco, Mussolini, etc.?

Le fascisme est une posture radicale de rejet de l’Autre par la violence dans toute sa variété ; allant des milices anti-immigrations, comme c’est le cas en France chez Génération Identitaire contre les communautés migrantes, aux partis politiques tels que le Front National qui stigmatise les communautés arabo-musulmanes ou Aube Dorée, en Grèce, qui s’en prend directement aux communautés dites «non-helléniques». Il est un rejet pur et simple du multiculturalisme. Il porte fondamentalement, et c’est principalement par cet aspect que l’on peut reconnaître le fascisme historique mussolinien en son sein, vers l’unité territoriale fondée sur l’unité culturelle.

Quels sont les dangers, en terme de droits humains fondamentaux, sur les personnes immigrantes et réfugiées, du fascisme?

En plus de s’en prendre directement aux personnes immigrantes ou réfugiées, notamment par la violence physique, les groupes fascistes pratiquent un lobbyisme auprès des partis politiques d’extrême-droite, et de droite plus modérée, inscrivant ainsi leurs discours haineux dans l’espace public. Cela a principalement comme conséquence de modifier, au désavantage des personnes immigrantes, les lois sur l’immigration et sur l’accueil des personnes réfugiées. Quant à ces dernières, le discours des groupes fascistes tend particulièrement à nier les raisons de leurs demandes d’asile, considérant celles-ci comme nulles et non avenues.


Quels arguments utilisent-ils pour justifier leurs refus des réfugiés? Disent-ils clairement refuser des personnes d’autres ethnies, même si ces personnes sont en danger, ou s’ils sont plus sournois dans leur façon de faire et de présenter les choses?

Il y a certainement une très grande part de racisme dans les fondements de leur discours sur les personnes réfugiées. On peut voir dans leurs méthodes qu’ils s’en prennent à un ou des groupes ethniques précis. Ils les voient comme de la racaille. Pour eux, par contre, ce qu’ils voient comme de la racaille ne peut pas être le catholique-français et ils peuvent former des milices pour s’attaquer à ceux qui les dérangent, comme le jeune en provenance du sud de la Méditerranée. Par exemple, en 2012, à Marseille, un camp de réfugié-e-s fût assailli et brûlé. Depuis, deux autres camps pour réfugié-e-s ont été brûlés à Lille, délocalisant ainsi des dizaines de réfugié-e-s. Il faut aussi remarquer que ce racisme est exprimé explicitement en passant par l’instrumentalisation de divers aspects économique ou moral. Dans les différentes communes où des camps de réfugié-e-s et des centres d’hébergement pour réfugié-e-s sont projetés, des groupes d’opposition naissent au nom de «l’équilibre social» qui se verrait «fragilisé» par la venue de personnes réfugiées…

Y’a-t-il d’autres groupes sociaux que les immigrants et réfugiés qui peuvent être touchés par le fascisme, et si oui, qui et comment?

Bien que le socle commun des mouvements fascistes soit la pensée identitaire, leurs attaques dépassent largement les personnes immigrantes et réfugiées. Le cas du norvégien Anders Breivik, qui a tué 77 personnes dans un double attentat à Oslo et sur l’île d’Utøya, présente le cas d’un homme ouvertement islamophobe et raciste dont la cible n’a pas été une communauté immigrante, mais plutôt un camp d’été pour jeunes sociaux-démocrates. Il était en lien, et il l’expliquait très bien dans son très long manifeste qu’il a publié le jour de ses attentats, avec l’English Defense League (EDL). Cette organisation lie la haine des personnes immigrantes à la haine de la social-démocratie, du féminisme et des homosexuel-le-s. Donc, en plus des immigrants et des réfugiés, d’autres groupes peuvent devenir visés par la violence des groupes fascistes. Sous le même type organisationnel, la Jewish Defense League (JDL), qui possède notamment des locaux à New-York, en France et à Toronto, a tenu sa première rencontre d’organisation, à Montréal le 16 février dernier. Cette organisation internationale qui s’articule autour de la «défense du peuple juif» prône le discours ethno-nationaliste israélien à bout de bras. Ils s’attaquent à tout rassemblement et toute organisation qui soutient la cause palestinienne et qui critique le colonialisme d’Israël.

Est-ce que ce sont des gens qui prônent la dictature et le chef providentiel? Si tel est le cas, est-ce pour mettre en application leur vision du monde?

Les inspirations historiques du fascisme contemporain sont en effet profondément marquées par les épisodes dictatoriaux (Franco, Mussolini, Pinochet). Par contre, la force d’attraction de ces mouvements actuels s’inscrit plutôt dans le côté pragmatique de leur discours et de leurs pratiques (racisme quotidien, offensives contre des camps Roms en France, etc.) que dans un discours purement idéologique et théorique (dictature, pureté raciale, société unitaire idéale), qu’ils mettent rapidement de côté pour ne pas se mettre à dos les plus «modéré-e-s».

On a vu apparaître en Europe le groupe Pediga, qui vient d’ailleurs d’annoncer son apparition ici à Montréal. Dénonçant l’islamisation de l’Occident, ils tiendront sous peu leurs premières activités ici. Considères-tu que ce groupe s’inscrit dans le fascisme?

Oui. On peut trouver des personnes, au sein de ce mouvement, en Allemagne, qui sont ouvertement néo-nazies, dont un qui a eu l’idée de se faire prendre en photo en se faisant passer pour Adolf Hitler! Le fondateur du groupe Pediga, en France, n’est nul autre que Renaud Camus, un écrivain proche de l’extrême-droite française, condamné pour provocation à la haine l’an dernier. Le tribunal qui l’a reconnu coupable de cette provocation à la haine mentionne que les propos de M. Camus  »constituent une très violente stigmatisation des musulmans, présentés comme des “voyous”, des “soldats”, “le bras armé de la conquête”, ou encore des “colonisateurs”, etc. (1). Si le mouvement Pediga est surtout connu, jusqu’à maintenant, à cause de leurs manifestations contre l’islamisation, manifestations qui ont été assez médiatisées en Europe, ils demandent aussi un durcissement du droits d’asile (ce qui affectera nécessairement les réfugiés provenant de partout) et ce, en manifestant à côté de partis politiques inscrits dans le nazisme ( par exemple le NPD Allemand).

Comme tu le disais au début de l’entrevue, tous les groupes d’extrême-droite ne sont pas nécessairement fascistes. Par contre, considères-tu que la présence de politiques tirées des idées de l’extrême-droite dans un gouvernement favorise l’apparition de ces groupes fascistes?

Oui!

(1): Source:  »L’écrivain Renaud Camus condamné pour provocation à la haine contre les musulmans. Nouvelle parue dans  »Le Monde », section société, le 10 avril 2014. En savoir plus au: http://www.lemonde.fr/societe/article/2014/04/10/l-ecrivain-renaud-camus-condamne-pour-provocation-a-la-haine-contre-les-musulmans_4399551_3224.html#PH5E2egxbuYr16q6.99

1 Comment on Série-choc: Arrivée de groupes fascistes au Québec?

  1. Le fascisme va bien au-delà du racisme. Il faut utiliser une définition plus profonde.Voici comment je définis le fascisme en faisant le lien entre les caractéristiques des anciens régimes (Franco en Espagne, etc.) et l’idéologie actuelle de certains au Québec:Dans le fascisme, tout le monde doit être une sorte de « faisceau » de l’État, sans quoi la personne est estimée inutile ou antithèse. Le pouvoir, ou l’élite, finit par décider que certaines personnes ne sont pas nécessaires ou utiles à leurs yeux. On a alors des droits pour certains, mais pas pour d’autres. Cet État est considéré, dans des analyses de gauche, comme une forme extrême de corporatisme ou d’un capitalisme élitiste et centralisé.Dans toute société ou groupe, il y a toujours une lutte pour le pluralisme et pour des droits et libertés des gens non aimés. Ce que fait le gouvernement espagnol actuel (2014-2015: contrôle répressif des manifestations et des mouvements sociaux) n’est pas très différent de ce que font les autres gouvernements dans le monde, incluant au Québec, mais il s’est rapproché d’un extrême. Vu sa très longue époque fasciste (les élections libres ont eu lieu en 1977!), les gens craignent…Concrètement, le fascisme va démoniser les gens de gauche, les pauvres, les communautés qui ne servent pas leurs intérêts, etc. Si l’idéal est l’homme blanc payeur d’impôt, ils vont haïr les «Autres». Si l’idéal dans une autre société est l’homme noir, ils vont haïr les «Autres». On pourrait dire que le fascisme est le contraire du pluralisme autant sur les plans sociaux que politiques. Un régime autoritaire, par exemple, pourrait tolérer un pluralisme social et personnel, mais interdire le pluralisme au sein de la gouvernance uniquement; il n’est alors pas qualifié de fasciste (mais plutôt de dictature, régime autoritaire, etc.).- Michaël Lessard, reseauforum.org

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